« Stéréotypes, préjugés, ça ne sert personne. » Adrien Sibomana

Lievin Niyogusengajuillet 24, 202612min260
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La globalisation identitaire n’est pas un phénomène nouveau au Burundi. Bien avant les réseaux sociaux, elle alimentait déjà les préjugés, les exclusions et, dans les périodes les plus sombres de l’histoire du pays, des violences meurtrières. Aujourd’hui encore, ces généralisations visant des groupes entiers continuent de circuler. Les Burundais ont-ils réellement tourné la page ? Que peut retenir la jeune génération d’un passé marqué par ces divisions ? Éléments de réponse.

Dans un salon de coiffure de Bwiza, à Bujumbura, la conversation s’anime autour d’un sujet qui semble anodin. Un jeune coiffeur lâche : « Aba jeune b’i Bururi ku ma ligala ni aba mbere » (les jeunes de Bururi et les ligalas, c’est une histoire d’amour ndlr). Son client est interessé. « Tu crois que c’est vrai ? Mais pourquoi ce phénomène ? »

À l’aise, Bizimana* (nom d’emprunt du coiffeur) développe son raisonnement : « parce qu’ils sont, pour la plupart, instruits, ils se détournent des travaux physiques. Ils sont aussi orgeuilleux. Leur préférence, porter leurs chaussures, enfiler les chemises pour ensuite, se livrer à des discussions sans fin. »

Il ne s’arrête pas par-là. Pour lui, ces jeunes ne font qu’appauvrir le pays. « Ils possèdent de vastes terres et du bétail, mais ils ne les exploitent pas. C’est pourquoi ils se marient tard, ils n’ont pas d’argent. Vas chez nous, à Mutaho, même ceux qui sont encore à l’école profitent des vacances pour chercher du travail, dans la localité ou même en Tanzanie … »

En quelques minutes, les jeunes de Bururi sont critiqués dans tous les sens, à tort et à travers.

La globalisation identitaire est loin d’être anodin

La scène pourrait sembler banale. Pourtant, elle illustre un phénomène profondément ancré dans la société burundaise : la globalisation identitaire, cette tendance à attribuer à tout un groupe les comportements, les qualités ou les défauts de quelques individus.

Pour Adrien Sibomana, ancien Premier ministre, ce phénomène est loin d’être anodin. « La globalisation identitaire a fait de nombreuses victimes au fil des différentes crises qu’a connues le Burundi », résume-t-il.

S’il reconnaît que les Burundais, notamment les jeunes, sont aujourd’hui moins enclins à juger les autres en bloc qu’autrefois, il estime que la vigilance reste de mise. Selon lui, ces discours continuent d’être entretenus par des personnes qui cherchent avant tout à défendre leurs intérêts personnels ou ceux de leurs groupes, en opposant les Burundais les uns aux autres.

À ses yeux, les divisions fondées sur l’ethnie trouvent leur origine dans la période coloniale. Avant cela, explique-t-il, la société burundaise s’organisait principalement autour des clans, bien plus que des appartenances ethniques.

Une lecture qui rejoint, en partie, les propos tenus récemment par le président de la République, Evariste Ndayishimiye, à propos du génocide de 1972. « Il me fait mal de remarquer que, lorsqu’on évoque le génocide de 1972, certains pensent immédiatement qu’il a été commis par les Tutsi. Je voudrais rassurer que ce génocide n’a pas été perpétré par les Tutsi, mais par les pouvoirs qui étaient place. Et les pouvoirs publics n’ont pas d’ethnie. Hutu, Tutsi et Twa, unissons-nous pour guérir les blessures du passé et chercher ensemble des solutions aux défis auxquels le Burundi est confronté. » Le Chef d’État s’exprimait le 18 juin 2026, au Stade Umuco de Muyinga, lors d’une prière d’action de grâce marquant ses six années à la tête du pays.

Témoin des crises qui ont marqué le Burundi depuis les années 1960 et aujourd’hui notable traditionnel (umushingantahe), Adrien Sibomana revient sur les racines de la globalisation identitaire, ses conséquences et les leçons que les jeunes générations peuvent tirer de l’histoire récente du pays.

Si l’histoire pouvait mieux parler aux jeunes sur les méfaits de la globalisation identitaire – Entretien avec Adrien Sibomana, ancien Premier Ministre

Pendant plus de trois décennies, le Burundi a été marqué par des crises cycliques ayant profondément affecté le vivre-ensemble. Ancien Premier ministre, nommé quelques mois après les événements de Ntega et Marangara en 1988, Adrien Sibomana a été un témoin privilégié de cette période. Aujourd’hui, ce retraité estime que le pays a accompli des progrès importants en matière de cohésion sociale, tout en mettant en garde, les jeunes particulièrement, contre les discours qui ravivent les divisions. Entretien.

Quels souvenirs indélébiles gardez-vous de votre passage à la tête du Gouvernement ?

Oui, c’était en octobre 1988, quelques mois après les troubles de Ntega et Marangara. Le souvenir le plus marquant que je garde, c’est que le pays était profondément troublé.

Les gens avaient peur. Les principales communautés ethniques se méfiaient énormément les unes des autres. Il y avait même, ici à Bujumbura, des voisins qui ne pouvaient plus se saluer. Cela m’a beaucoup frappé de voir qu’en si peu de temps, un pays pouvait changer au point que les gens deviennent aussi hostiles les uns envers les autres.

Ces représentations négatives sont-elles toujours d’actualité qu’il y a trente ou quarante ans ou ont-elles pris une autre forme ? Pourquoi ?

Vous savez, l’unité d’un pays est toujours une préoccupation permanente. Mais nous ne sommes plus dans la situation de cette époque. Il y a eu une amélioration très sensible.

Les jeunes, en particulier, ne connaissent pratiquement plus cette réalité. Même les personnes plus âgées sont aujourd’hui beaucoup plus à l’aise les unes avec les autres. Il n’y a plus cette animosité qui existait autrefois entre les composantes ethniques.

Vous êtes également Umushingantahe. Dans la tradition burundaise, quel rôle jouait l’institution d’Abashingantahe dans la prévention des divisions et des préjugés ? Peut-elle encore inspirer la société aujourd’hui ?

Les Bashingantahe étaient les gardiens de la paix. C’étaient eux qui veillaient à la bonne cohabitation entre les membres de la communauté.

Ils recherchaient la paix sociale et la cohésion sociale, et ils continuent d’ailleurs à le faire aujourd’hui. Je peux vous assurer que là où ils sont actifs, les bonnes relations entre voisins et entre membres de la communauté sont généralement préservées.

Pensez-vous que les stéréotypes et les préjugés liés à la globalisation identitaire ont parfois empêché certains Burundais d’accéder à des responsabilités ou même de vivre sereinement avec leurs compatriotes ? Avez-vous des exemples ?

Les divisions sociales au Burundi ont été instituées par le colonisateur, (selon la logique du) « diviser pour régner ». Avant la colonisation, sous la monarchie, ces choses n’existaient pas. Lorsque le colonisateur est arrivé, il a cherché à établir une prétendue race supérieure. C’était d’ailleurs une idée qui existait aussi chez lui.

C’est cette logique qui a notamment conduit à la Seconde Guerre mondiale. Hitler s’est appuyé sur cette idée de races supérieures pour convaincre une partie de la population. Les colonisateurs ont ensuite introduit cette même logique en Afrique, particulièrement au Rwanda et au Burundi.

Cela a créé des distinctions entre les populations et, au moment de l’indépendance, certains politiciens s’en sont servis pour accéder au pouvoir.

Et c’est dommage, parce que depuis l’indépendance, le Burundi a connu des crises extrêmement graves : 1965, 1969, 1971, 1972… Là, c’était vraiment la catastrophe. Puis sont venues les crises de 1988 et de 1993. Vous voyez, nous avons longtemps vécu dans une spirale de violences fondées sur les appartenances ethniques.

Cela ne sert personne. Au contraire, cela nous appauvrit, nous empêche de travailler et freine notre développement.

À l’approche des élections de 2027, quel message souhaitez-vous adresser aux jeunes, qui n’ont pas connu ces périodes difficiles mais qui peuvent parfois hériter de certains préjugés ?

Le message que j’adresse aux jeunes est simple : qu’ils choisissent leurs dirigeants en fonction de leurs compétences et de leur capacité à gérer la société burundaise et à faire progresser son économie. Lorsqu’ils voteront, qu’ils votent pour des personnes capables d’améliorer la situation socio-économique du pays.

Les divisions peuvent aussi naître sur d’autres bases : les différences sociales, l’opposition entre riches et pauvres, les partis politiques, entre autres. Il faut donc rester vigilant. J’encourage les jeunes à voter en fonction des capacités des candidats, et non de leurs appartenances politiques, ethniques ou d’une autre nature.

Et quel message adressez-vous aux politiciens ou aux militants qui exploitent ces formes de globalisation identitaire ?

Moi, je ne les appellerais même pas des politiciens. Je les appellerais plutôt des spéculateurs. Parce que ce genre de pratiques n’a jamais sauvé un peuple.

S’ils cherchent le pouvoir par ces moyens, ils ne feront que plonger le pays dans de nouvelles difficultés. Et au final, même ce qu’ils espéraient obtenir leur échappera.

 

 

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