LITTÉRATURE : Vingt-cinq ans plus tard : mission – retrouver son frère perdu en Zambie

Dans l’avion qui la conduit vers Lusaka, Jeanne essaie de se convaincre que tout ira bien. Pourtant, une question revient sans cesse, plus tenace que le bruit des moteurs : qui retrouvera-t-elle au bout de ce voyage ? Son frère… ou un homme que vingt-cinq années de séparation auront rendu étranger ?
Depuis longtemps déjà, leurs conversations au téléphone n’ont plus la chaleur des liens que l’on croit indestructibles. Les mots sont rares, les silences nombreux. Cette distance, plus encore que les kilomètres, nourrit son angoisse. Ce voyage n’est pas seulement celui qui la rapproche de Gilbert ; c’est celui qui la mène vers une inconnue : la relation qui les attend.
Alors son esprit cherche une échappatoire.
Il pense aux chutes Victoria. Jeanne sait pourtant qu’elle ne les verra pas. Ce n’est pas pour elles qu’elle a pris ce vol. Mais leur image s’impose, revient, s’installe. C’est ainsi que l’esprit se protège parfois : il préfère rêver à ce qu’il ne verra pas plutôt qu’affronter ce qu’il s’apprête à découvrir. Plus l’idée des retrouvailles avec Gilbert l’angoisse, plus son imagination s’attarde sur ces chutes immenses. Elle se surprend même à sourire. Quelques secondes seulement. Une parenthèse dans laquelle elle oublie presque la question qui l’attend au bout du voyage.
Elle n’apporte rien de Cibitoke, ni bananier ni mandarinier ni palmier, rien de cette terre où Gilbert est né et qu’il lui a demandé de lui rapporter. Elle n’a rien pu prendre. Alors elle se dit, quelque part entre Nairobi et Lusaka : « Je suis leur cadeau. » Ce n’est pas une formule. C’est ce qu’il lui reste, à défaut de racine, d’herbe ou de feuillage à transporter dans une valise.
Il faut remonter à 1996 pour comprendre ce que ce vol répare, ou tente de réparer. Le Burundi est alors en guerre civile. La famille fuit vers le Zaïre. Là encore, une guerre éclate. Pour un jeune homme comme Gilbert, il n’y a plus d’endroit sûr : rester, c’est risquer d’être pris pour un agent de la rébellion par les militaires ; être trouvé par les rebelles, c’est risquer d’être soupçonné de collaborer avec l’armée régulière. Jeanne garde de cette époque une image précise, presque muette : son frère qui se lève un matin, prend son sac à dos, et sort sans un mot. Pendant des années, personne dans la famille ne sait s’il est vivant. Puis la nouvelle arrive : il est en Zambie.
Vingt-cinq ans, cela ne se traverse pas d’un coup. En 2019 déjà, Jeanne avait tenté ce voyage. Elle avait échoué. Cette fois, l’avion se pose à 23 h 55 à l’aéroport international Kenneth Kaunda. Il fait un froid de canard. Dona, une connaissance l’attend, et c’est en voiture, dans le noir, qu’ils rejoignent Makeni.
Elle passe cette première nuit loin de lui, alors même qu’elle s’apprête à le rejoindre au plus vite. Elle finit par l’appeler pour lui annoncer son arrivée en Zambie. La voix qui lui répond est froide, mais suffisamment rassurante pour apaiser quelque peu son inquiétude. Jeanne y retrouve quelque chose de familier. Elle se surprend à espérer qu’au bout de ces vingt-cinq années, il reste encore quelque chose du frère qu’elle avait perdu.
L’appel lui apporte une forme de quiétude. Elle commence à croire qu’elle retrouvera peut-être le Gilbert de son enfance. Alors, peu à peu, elle cesse de se demander ce qu’elle va découvrir. Elle commence à penser à ce qu’elle va lui raconter.
Le lendemain, c’est vendredi. Et, le vendredi, dans les rues de Lusaka, les voitures avancent comme un vendredi c’est-à-dire à pas de tortue. Jeanne achète des cadeaux pour la famille qu’elle n’a pas encore rencontrée, puis se dirige chez Gilbert. Un jeune garçon s’élance vers elle. Il a le sourire de son père. Ce genre de ressemblance qu’on reconnaît avant de pouvoir l’expliquer, qui traverse une génération sans qu’on l’y ait invitée. C’est le fils de Gilbert.
Dans la maison, deux autres enfants sortent à leur rencontre, puis une femme. Les embrassades. Un canapé neuf, des nappes, des rideaux, un petit écran de télévision — les signes discrets d’une vie qui s’est construite ailleurs, pendant que la famille restée au pays ignorait tout de son décor. Une adolescente vient saluer Jeanne ; avant de parler, elle fait une génuflexion. Sa mère fait de même. « Ah, c’est donc une habitude ici », note Jeanne — étonnement léger, presque tendre, devant ce geste qui a survécu au déplacement, qui a traversé les frontières avec la famille comme une valise qu’on n’a pas eu besoin de faire.
À 21 heures, Gilbert entre dans le salon. Il reste un instant à regarder sa sœur, sans un mot. Puis il demande, en kirundi : « Waje ? Washitse ? » Tu es venue ? Tu es arrivée ? Comme s’il fallait poser la question pour croire à la réponse qu’il avait sous les yeux.
Avant même de donner à Gilbert les nouvelles de la famille, Jeanne compose le numéro des parents. À l’autre bout du fil, à Bujumbura, le fils parti depuis si longtemps parle enfin à son père et à sa mère, entouré de ses sœurs. Les rires fusent. Et avec eux reviennent les questions qu’on pose quand on a peur d’avoir tout perdu : les voisins vivent-ils toujours ? La maison qui les a vus naître est-elle encore debout ? Les deux manguiers ? La rizière, la bananeraie, le coton, le tabac, les rivières, la dérivée de Nyamagana, le lac Dogodogo ? Le temps, cette nuit-là, ne se laisse pas voir passer. Il est 2 heures du matin quand il faut enfin dormir.
Le lendemain, Gilbert est déjà parti travailler quand Jeanne se réveille. Il rentrera plus tôt, promet-il. Il faudra parler. Et quand il parle, ce n’est plus seulement à sa sœur qu’il s’adresse, mais à ce que les jeunes générations, dit-il, ne savent pas : dans quelles circonstances il a fallu se battre pour simplement arriver jusqu’ici. Il raconte, sans emphase, ce qui a été évité de justesse, ceux qui s’étaient réfugiés chez l’honorable Ntamutumba et dont les corps ont été réduits en cendres. Il raconte la traversée de la Rusizi sous les tirs, les balles qui sifflaient au-dessus des têtes. Six mois à peine après s’être habitués à la vie du camp de réfugiés, les bombardements d’armes lourdes les ont encore réveillés. Et plus tard, dans cette ville de Zambie où il pensait enfin poser son sac, la xénophobie l’a rattrapé à son tour : sa boutique a été pillée.
C’est alors qu’il explique, presque en passant, pourquoi il n’appelle pas souvent la famille restée au pays. Il travaille beaucoup, rentre tard, et ne voit pas toujours la raison d’appeler après 20 heures pour dire que les enfants vont bien, qu’il a mangé, que tout va bien. Jeanne l’écoute et, pour la première fois peut-être, elle comprend ce silence au lieu de le subir. No news, good news. Elle devine ce qu’il a fallu à Gilbert de renoncement pour transformer l’absence de mauvaises nouvelles en une forme, même pauvre, de lien maintenu.
Il n’y a rien d’exceptionnel, à l’échelle du monde, dans l’histoire de Jeanne et de Gilbert. C’est précisément pour cela qu’elle mérite d’être racontée. Combien de frères sont partis un matin avec un simple sac à dos sans jamais revenir ? Combien de sœurs ont composé, vingt-cinq ans plus tard, un numéro de téléphone en redoutant d’entendre la voix d’un inconnu ? Combien d’enfants nés loin de la terre de leurs parents en portent pourtant encore les traits ? Ce que la guerre avait dispersé, un vol Bujumbura-Nairobi-Lusaka, quelques appels téléphoniques et quelques jours passés ensemble auront tenté, modestement, de le rassembler.
Un quart de siècle après est disponible à la librairie Saint Paul de Bujumbura.
L’auteure – Née à Rugombo (ouest du Burundi) en 1977, Jeanne d’Arc Nduwayo est salonnière et romancière. Passionnée de littérature, elle mène un travail de fourmi pour la promotion de l’industrie du livre dans son pays. Elle est l’auteure de Les Paillettes (2020) et de L’Amant de maman (2025).



