
Ce qu’il faut retenir :
- Le deuxième roman de l’écrivaine burundaise Jeanne d’Arc Nduwayo, L’Amant de Maman, a été officiellement lancé lors d’une soirée littéraire au Donatus Conference Center le 29 janvier 2026,
- La cérémonie s’est déroulée en présence de la ministre de la Jeunesse, des Sports et de la Culture, Lydia Nsekera.
- Le public, nombreux et remarquablement composite ; lecteurs exigeants, jeunes curieux, acteurs culturels, amoureux des mots, s’était donné rendez-vous autour d’un livre dont le titre seul laissait déjà murmurer qu’il dérangeait.
Dès l’ouverture, la présentatrice de la cérémonie a rappelé une évidence souvent répétée, donc rarement appliquée : le livre n’est pas un luxe, mais un levier de développement. La Politique culturelle nationale de 2007, a souligné Jeanne d’Arc Nduwayo, identifie clairement la rareté du livre et le déficit de lecture chez les jeunes comme des causes majeures de la baisse du niveau scolaire, du secondaire à l’université. Pour elle, le Burundi ne saurait atteindre sa Vision 2040–2060 sans une jeunesse encouragée à lire, écrire et penser, trois verbes simples, mais politiquement exigeants, à travers des mécanismes clairs, durables et réellement opérationnels.
Lire, écrire, rêver : une affaire d’État
Prenant la parole, la ministre Lydia Nsekera a rappelé, dans une formule appelée à faire mémoire, que « un peuple qui ne rêve pas n’écrit pas, un peuple qui n’écrit pas ne réfléchit pas, et un peuple qui ne lit pas est un peuple affamé car il ne se développe jamais ». La littérature, a-t-elle insisté, occupe une place explicite dans la Vision 2040–2060, notamment à travers l’objectif 21 consacré à la sauvegarde et à la promotion du patrimoine culturel.
Elle a également évoqué les mesures concrètes engagées par l’État pour soutenir la création littéraire, parmi lesquelles la création et l’autonomisation du CEBULAC, chargé de promouvoir la lecture et l’animation culturelle, de développer des centres de lecture et de mettre à la disposition du public des œuvres burundaises, notamment en kirundi. De quoi rappeler que la littérature n’est pas seulement une affaire d’auteurs, mais aussi de politiques courageuses.
Un roman qui ne s’excuse pas
Mais très vite, la soirée a quitté le terrain des déclarations institutionnelles pour entrer dans le cœur du texte. L’Amant de Maman s’est imposé comme ce qu’il est : un roman qui dérange, qui interroge, et qui refuse poliment de rassurer.
L’ouvrage explore les zones d’ombre de la famille, ces territoires feutrés où le silence se transmet mieux que la parole. Les non-dits y circulent comme des héritages invisibles. L’intrigue, volontairement vertigineuse, convoque l’inceste, l’adultère, la filiation brouillée : une femme trompe son mari ; de cette union naît une fille qui, sans le savoir, tombera enceinte de son frère ; et l’enfant issu de cette relation reproduira, à son tour, le même drame. Une tragédie en spirale, presque antique, mais solidement ancrée dans le reel burundais.
Loin de toute complaisance, Jeanne d’Arc Nduwayo explique vouloir « pousser le lecteur hors de sa zone de confort », l’obliger à interroger son propre rapport au silence, à la honte et à la vérité. Non pour provoquer, mais pour nommer. Non pour choquer, mais pour respirer. Le roman devient ainsi une invitation à exprimer ce qui fait mal, au nom d’une santé mentale individuelle et collective trop longtemps sacrifiée sur l’autel de la respectabilité.
Ni juger, ni dénoncer : comprendre
Parmi les interventions les plus remarquées, celle du colonel de police Alfred Innocent Museremu, lecteur passionné, a apporté une note de nuance bienvenue. Il a salué L’Amant de Maman comme une œuvre relevant d’« une littérature de la nuance et de la conscience », où écrire ne consiste ni à juger ni à dénoncer, mais à comprendre, à nommer et à restituer avec dignité ce qui est resté tu trop longtemps.
Il a toutefois soulevé une question sensible : dans une société éprouvée par des clivages ethniques persistants, le choix des noms des personnages ne risque-t-il pas d’être interprété comme une ethnicisation implicite ? Une lecture que l’écrivaine a fermement rejetée. « Je ne suis pas dans un registre ethniciste, a-t-elle répondu. Je cherche à montrer le ridicule de certaines constructions sociales. À travers le patriarcat, on attribue à l’enfant l’ethnie ou le clan du père, alors que umwana amenywa na nyina : seule la mère sait réellement qui est le père de son enfant. Vouloir à tout prix coller un clan ou une ethnie à un enfant relève de l’absurde, au même titre que bien d’autres incohérences de notre société. »
Les cadavres parlent toujours
La critique littéraire de la soirée, par Guillaume Muhoza, directeur d’Iris News, a replacé L’Amant de Maman dans une méditation sur les secrets familiaux : ces « cadavres cachés dans les placards » qui, même tus, continuent de travailler silencieusement la société.
Selon lui, le roman révèle une vérité implacable : un passé douloureux et irrésolu ne disparaît jamais. Il se transmet, s’infiltre, contamine les générations et finit inévitablement par refaire surface.
Pour lui, par une langue volontairement sobre, dépouillée de tout spectaculaire, Jeanne d’Arc Nduwayo refuse le sensationnalisme. Elle fait de l’écriture un acte de vérité : une parole qui dérange, qui blesse parfois, mais qui demeure indispensable pour panser les fractures intimes et collectives. Briser le silence, a-t-il conclu, n’est pas une trahison ; c’est une condition de survie.
Post-scriptum : Nduwayo, féministe, vrai ou faux ?
Vrai, a-t-elle répondu.
À la question de savoir si elle se revendique féministe, Jeanne d’Arc Nduwayo répond sans détour. Si être féministe consiste à inviter les femmes à se réveiller, à se révéler, à devenir leurs meilleures versions, à initier plutôt qu’à attendre, à conduire plutôt qu’à espérer, sans dépendre éternellement des maris, des pères, des fils ou des amants providentiels, alors oui : elle plaide coupable. Et n’en demande aucune circonstance atténuante.
Une posture qui irrigue l’ensemble de son œuvre et qui fait de L’Amant de Maman bien plus qu’un roman : un geste littéraire lucide, légèrement insolent et profondément social.




