Judicaël Elidje : Fin de mandat du plus digital des onusiens de Bujumbura - IRIS NEWS

Guillaume Muhozaavril 24, 202611min50
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À en juger par son activité sur ses pages LinkedIn et Facebook, Judicaël Elidje est sans doute le plus digital des onusiens de Bujumbura, mais surtout le plus accessible et le plus proche. Un profil rare dans un monde onusien souvent perçu comme distant et feutré. Ce vendredi 24 avril 2026, celui qui représentait l’UNFPA au Burundi a tenu sa conférence de presse de fin de mandat, marquant ainsi la clôture de trois ans et demi d’exercice. Le diplomate a dressé un bilan nuancé, sans triomphalisme, mais avec une fierté tranquille.

Pour comprendre Judicaël Elidje, il faut d’abord mesurer l’étendue de son parcours. Fonctionnaire international ivoirien depuis 23 ans, il a traversé Haïti, le Yémen, Jérusalem, et les zones d’influence de Boko Haram au nord du Nigeria, autant de contextes où la notion même de « normalité opérationnelle » est un luxe. C’est depuis cette expérience accumulée qu’il pose son regard sur le Burundi : « Le Burundi fait partie des pays les moins difficiles dans lesquels j’ai travaillé. »

La diplomatie comme condition du résultat

L’un des fils conducteurs de son discours est une vérité que les technocrates du développement oublient parfois : sans la confiance des autorités, aucun programme ne peut avancer. Pour Elidje, le talent seul ne suffit pas. « Vous pouvez être quelqu’un d’extrêmement intelligent, d’extrêmement brillant… mais si vous n’avez pas l’adhésion des autorités à votre vision, ça va être difficile de pouvoir travailler. » Une leçon apprise sur le terrain, dans des contextes bien plus volatils que le Burundi.

Il le précise avec soin : « Entretenir de bonnes relations avec le gouvernement ne signifie pas être d’accord sur tout. Cela signifie construire, patiemment, la confiance nécessaire pour avancer vers un agenda commun. Et cet agenda commun, pour l’UNFPA comme pour le gouvernement burundais, c’est in fine le bien-être des femmes, des jeunes et des familles burundaises. » Une boussole qui, selon lui, a guidé chaque arbitrage, chaque négociation, chaque compromis. « Je peux dire que j’ai travaillé en bonne intelligence avec les autorités de ce pays, à commencer par le Président de la République et son épouse. »

Un bilan en chiffres, mais surtout en vies sauvées

Sur le plan programmatique, les résultats paraissent, pour le moins dire, concrets. La mortalité maternelle, fléau historique au Burundi, affiche une tendance à la baisse mesurable. Les estimations, qui se situaient autour de 334 décès pour 100 000 naissances vivantes au début de son mandat, descendent désormais sous le seuil de 300, avec des projections autour de 284 selon les années. Les données définitives du recensement général de la population, dont les résultats complets sont attendus prochainement, devraient confirmer cette évolution.

Mais Elidje va plus loin dans l’explication causale. Il rappelle un fait scientifique trop souvent occulté dans le débat public : une bonne stratégie de planification familiale peut réduire la mortalité maternelle de 30 %. Son argument est d’une simplicité désarmante : « Pour que la femme meure en couches, il faut qu’elle soit enceinte. » C’est en ce sens qu’il salue l’effort budgétaire du gouvernement burundais, qui a mobilisé ses propres ressources, 3 à 4 millions de dollars, pour l’acquisition de produits contraceptifs et obstétricaux.

Sur trois ans, l’UNFPA estime avoir contribué à éviter 2 500 décès maternels, 750 000 grossesses non intentionnelles et près de 141 000 avortements à risque. Des chiffres qui parlent d’eux-mêmes.

Le recensement : une réussite technique sous-estimée

Elidje ne cache pas sa fierté concernant le Recensement Général de la Population, de l’Habitat, de l’Agriculture et de l’Élevage (RGPHAE), auquel l’UNFPA a apporté un appui technique décisif. La concordance entre les données collectées lors du dénombrement de septembre 2024 et celles de l’enquête post-censitaire réalisée trois mois plus tard a atteint 98 %, bien au-delà du seuil de 95 % exigé pour valider la qualité statistique d’un recensement.

Un expert indépendant mandaté pour évaluer la qualité des données a d’ailleurs conclu, non sans humour, qu’il avait « eu le moins de maux de tête » sur ce recensement comparé à d’autres menés dans la sous-région. Pour Elidje, l’enjeu est maintenant clair : rendre ces données accessibles à tous, journalistes, chercheurs, décideurs, pour qu’elles puissent alimenter le débat public et permettre un suivi rigoureux des Objectifs de Développement Durable.

Les défis structurels : naviguer dans un monde qui change

Le représentant sortant n’a pas esquivé les défis. Il en a identifié trois avec précision.

D’abord, la contrainte de ressources. Le paysage du financement international s’est durci. Des partenaires traditionnels ont réduit, voire suspendu, leurs contributions, une allusion transparente aux coupes opérées dans le cadre de certaines politiques américaines, qui ont privé l’UNFPA d’environ 400 millions de dollars au niveau global en 2025. Malgré cela, Elidje affirme que l’agence est restée « on track » sur ses deux premières années de programme-pays.

Ensuite, les chocs imprévus. La montée des eaux du lac Tanganyika, les déplacements massifs liés aux crises à l’est de la République Démocratique du Congo, plus de 100 000 personnes ayant franchi la frontière en 2025, ont nécessité des réajustements rapides sur des lignes budgétaires initialement non prévues à cet effet.

Enfin, les changements institutionnels internes au pays. La réforme administrative, notamment le redécoupage provincial qui a fait passer le Burundi de 18 provinces à 5, et de 119 communes à 42, a imposé une capacité d’adaptation rapide alors que toutes les planifications s’étaient établies sur la base ancienne. L’UNFPA a su anticiper en adaptant ses outils avant même que les nouvelles structures soient pleinement opérationnelles, a-t-il dit.

La jeunesse : un pari sur l’avenir

Parmi les initiatives dont Elidje parle avec le plus de chaleur figure le programme de stage Tremplin du Savoir, qui a permis à une centaine de jeunes Burundais d’acquérir une première expérience professionnelle au sein de l’UNFPA en trois ans. Le chiffre peut sembler modeste. Il en convient lui-même. Mais ce n’est pas tant le nombre qui importe que le modèle.

Sur la première promotion, 20 stagiaires, tous ont soit trouvé un emploi, soit repris des études, soit lancé une activité. Sur la deuxième, 33 stagiaires, huit ont déjà un emploi à ce jour. « Zéro chômage sur la première cohorte », dit-il avec satisfaction.

Ce qu’Elidje défend, c’est une conviction profonde : la première expérience professionnelle est un droit, pas un privilège. Et si les institutions ne l’accordent pas, les jeunes restent bloqués aux portes du marché du travail, non par manque de compétences, mais par manque d’opportunité. Il a appelé le gouvernement à consentir plus d’efforts dans ce sens.

Sur les violences basées sur le genre : changer les mentalités, pas les robes

La question des violences basées sur le genre ne pouvait pas être esquivée. Dans un contexte où la loi burundaise de 2016 est encore jugée insuffisante par plusieurs organisations internationales , notamment parce qu’elle ne permet pas encore aux femmes l’héritage foncier, la question se posait naturellement : a-t-il rencontré des résistances institutionnelles dans son travail de plaidoyer ?

Elidje ne botte pas en touche, mais choisit ses mots avec soin. « Toute réforme doit respecter la culture et les mentalités », répond-il. « L’UNFPA n’est pas en guerre contre la culture burundaise, mais œuvre pour qu’elle puisse évoluer de l’intérieur, comme toute culture vivante l’a toujours fait. » Une posture qui reflète moins une capitulation devant le statu quo qu’une stratégie d’engagement sur le long terme, celle d’un homme qui a appris, au fil de ses missions, qu’on ne change pas les sociétés par décret.

Après le Burundi, Judicaël Elidje continuera son parcours en Somalie.

 

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