
Par Gianni Genderukuri,
Se déplacer est, depuis plusieurs années, un obstacle majeur pour quiconque souhaite vaquer à ses activités quotidiennes à Bujumbura. Que l’on soit commerçant, fonctionnaire, cadre en entreprise, étudiant ou autre, le déplacement demeure une préoccupation essentielle. Alors que la capitale économique d’un pays est censée en être le moteur de sa prospérité, on ne peut que déplorer un système défaillant, et se demander comment pallier ce problème devenu endémique dans notre capitale économique.
Le constat est clair. Pour une ville avoisinant près de 2 millions d’habitants selon le dernier recensement de 2024, avec un réseau routier qui était de 116,74 km en 2023, cela correspond à environ 0,058 km pour 1 000 habitants. Ce ratio est nettement inférieur aux standards des villes en développement comparables.
Nairobi, par exemple, avec une population estimée à 5,5 millions d’habitants, dispose d’une infrastructure routière de plus de 14 719 km, soit un ratio avoisinant 2,7 km pour 1 000 habitants. Le constat est que, malgré un nombre de véhicules relativement bas par rapport aux autres pays de la sous-région, Bujumbura peine à atteindre une pleine capacité de déplacement pour tous les citadins. Ce phénomène se manifeste particulièrement aux heures de pointe, lorsque les besoins en déplacements sont les plus prononcés — notamment le matin, période où les gens partent à leurs activités, et le soir, au moment de rentrer à la maison.
Cette situation de manque de moyens de déplacement s’explique par plusieurs raisons, en partie, du moins ces trois dernières années, par la problématique de l’approvisionnement en carburant. Le carburant vient à manquer, et même lorsqu’il est disponible, les bus, qui constituent le principal mode de transport pour le commun des citoyens, se ruent vers les stations-service. Ils s’y amassent en files d’attente durant des heures, voire des jours parfois, cette indisponibilité lors des distributions impacte fortement le volume de bus disponibles pour les usagers et accentue considérablement les longues files d’attente observées au centre-ville, notamment au parking de l’ancien marché central de Bujumbura.
Ce déséquilibre est d’autant plus préoccupant que le parc automobile burundais est en expansion continue, sous l’effet de l’urbanisation rapide et de l’essor d’une classe moyenne qui accède progressivement à la voiture individuelle.
Les chiffres de l’ARB indiquent que le Burundi dispose d’un total de 10 706 routes. Bien qu’une part importante de ce réseau se concentre à Bujumbura, la majorité de ces infrastructures routières ne sont pas suffisamment larges pour permettre un désengorgement efficace lors des heures de pointe. En l’absence de voies supplémentaires ou de routes de raccourcis, le moindre incident, un accident, une panne, un véhicule mal garé, suffit à paralyser la circulation sur plusieurs artères à la fois, parfois pendant des heures.
Sans une mise à niveau des infrastructures routières, cette tendance ne fera qu’aggraver une situation déjà critique.
On peut alors se demander si la ville de Bujumbura dispose des infrastructures capables de supporter un trafic intense lors des moments de pointe. Force est de constater que la majeure partie des routes ne dépasse pas quatre voies, avec un manque criant de carrefours à niveaux séparés ainsi que de voies de délestage permettant d’augmenter la capacité d’absorption en cas de volume de trafic conséquent.
Ainsi, en cas d’accident sur une route de la capitale, on observe des embouteillages paralysant la circulation pendant des heures — et ce, malgré la bonne volonté de la police routière qui tente tant bien que mal de dénouer les engorgements aux points d’intersection, d’autant qu’il n’existe aucun échangeur autoroutier sur les axes principaux.
Une perte bien réelle
Qui parmi nous n’a jamais vécu ce sentiment de frustration lorsqu’on est coincé dans un embouteillage, alors qu’on se rend au travail, à un rendez-vous important ou même en cas d’urgence familiale ? Ces minutes qui s’étirent, ce klaxon qu’on retient, cette impuissance face à une colonne de véhicules qui n’avance plus, autant de petites violences du quotidien qui finissent par user le moral, ronger la productivité et éroder la qualité de vie de chaque Bujumburien.
Mais ce que l’on ressent à titre personnel, si pénible soit-il, n’est peut-être que la partie visible de l’iceberg. Car derrière cette frustration individuelle se cache un coût collectif bien plus lourd, qui pèse directement sur l’économie nationale. La désorganisation des activités génératrices de revenus entraîne une chute du chiffre d’affaires des entreprises : le commerçant qui n’ouvre pas à temps, le prestataire qui manque son client, l’employé qui accumule les retards et finit par être sanctionné. Chaque heure perdue dans un embouteillage est une heure soustraite à la production, à l’échange, à la création de valeur.
On observe de surcroît un accroissement mécanique de la consommation de carburant : un moteur qui tourne au ralenti dans les bouchons consomme sans avancer, ce qui fragilise davantage un pays déjà confronté à une pénurie aiguë de cette ressource. C’est un cercle vicieux : le manque de carburant génère des embouteillages, et les embouteillages gaspillent le peu de carburant disponible.
L’expert en transport Fiston Niyonkuru, s’exprimant sur les ondes de la Radio Télévision Isanganiro, a souligné qu’en cas d’embouteillage de 30 minutes, le pays perd en moyenne 89 litres d’essence et 105 litres de mazout, et que pour chaque automobiliste, c’est environ 350 000 BIF supplémentaires pour l’essence et 410 000 BIF pour le mazout qui sont perdus, sans compter les nombreux autres facteurs qui contribuent à l’instabilité de l’économie nationale.
Sortir du gouffre : mission possible ?
Face à cette situation, plusieurs pistes méritent d’être sérieusement envisagées.
Sur le carburant d’abord. Le Burundi étant un pays enclavé, dépendant quasi exclusivement des corridors d’approvisionnement passant par la Tanzanie, toute rupture sur ces axes se répercute immédiatement dans les rues de Bujumbura. Une solution concrète serait d’autoriser et d’encadrer les importations privées de carburant, aujourd’hui très limitées, afin de ne plus reposer uniquement sur un circuit d’approvisionnement unique et fragile. Cela permettrait de maintenir un stock tampon suffisant pour éviter que la moindre pénurie ne vide les stations et paralyse les bus pendant des jours.
Sur les infrastructures ensuite. Les grands carrefours de la ville, celui de Mutanga, de l’Université, du rond-point Kigobe ou encore de la route Rumonge ; de Ruziba au centre-ville, sont des points de blocage récurrents et bien connus de tous les Bujumburiens. Élargir ces axes critiques, créer des voies de délestage sur les artères secondaires qui les contournent, et envisager à terme des échangeurs aux intersections les plus saturées permettrait de fluidifier significativement la circulation sans attendre une refonte totale du réseau routier.
Sur les deux-roues enfin. L’interdiction des motos-taxis dans une grande partie du centre-ville, si elle répondait à des préoccupations d’ordre et de sécurité, a aussi supprimé une solution de mobilité rapide et accessible pour des milliers de Bujumburiens. Une révision ciblée de cette décision, par exemple en autorisant les deux-roues sur des corridors spécifiques aux heures de pointe, tout en maintenant les restrictions dans les zones les plus denses comme l’avenue du Commerce ou le marché central, permettrait de redonner de la souplesse à un système de transport qui en manque cruellement.
La digitalisation des services de transport par bus représente une piste concrète et accessible pour améliorer le quotidien des usagers. L’idée est simple : équiper les bus d’un système de suivi GPS et établir un centre de contrôle au parking central de Bujumbura, depuis lequel on pourrait surveiller en temps réel la position et le flux de chaque véhicule en circulation.
Pour le passager qui attend au bord de la route à Ngagara, à Cibitoke ou à Kinama, cela changerait tout : via une simple application mobile, il saurait exactement à quelle heure le prochain bus arrive, quelle ligne est bloquée dans les embouteillages du centre-ville, et quelle alternative emprunter pour éviter de perdre une heure sur un trajet qui devrait en prendre vingt minutes. Plus besoin d’attendre à l’infini sans savoir si un bus finira par passer, l’information voyage avant le bus.
Pour les opérateurs, ce système permettrait également de mieux répartir les véhicules selon les besoins réels, d’éviter les regroupements inutiles à certains points et de fluidifier l’ensemble du réseau de manière coordonnée.