Africa Forward à Nairobi : le rebranding de la relation Afrique-France - IRIS NEWS

Guillaume Muhozaavril 19, 20266min270
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Les 11 et 12 mai 2026, la France et le Kenya co-organisent à Nairobi un sommet sur les partenariats Afrique–France. Derrière le format soigné, l’événement est révélateur d’une tentative de recomposition méthodique des relations entre Paris et le continent.

Le choix de Nairobi n’est pas anodin

Tenir un sommet Afrique–France à Nairobi plutôt qu’à Paris, et le co-présider avec un pays anglophone d’Afrique de l’Est, constitue en soi un message diplomatique. Jusqu’au nom retenu, Africa Forward, résolument anglophone, tout indique une volonté de rupture d’image assumée.

Depuis plusieurs années, la France travaille à desserrer la lecture géographique et culturelle que l’on fait de ses engagements africains. Africa Forward s’inscrit dans cette logique : élargir le périmètre, diversifier les interlocuteurs, et signaler que le pivot vers une Afrique sub-saharienne anglophone et orientale est désormais pleinement assumé.

Ce déplacement n’est pas seulement symbolique. Il traduit une lecture stratégique du continent, où Nairobi s’est imposée comme une place névralgique, hub technologique, siège de nombreuses organisations régionales et internationales, carrefour des flux d’investissement est-africains. Choisir la capitale kényane, c’est aussi se positionner dans un espace où d’autres puissances, chinoises, américaines, britanniques, du Golfe, sont déjà fortement implantées.

Le choix de Nairobi dit que la France entend ne plus être lue uniquement à travers le prisme de sa relation historique avec l’Afrique francophone.

Une séquence diplomatique, pas un événement isolé

Africa Forward ne s’invente pas ex nihilo. Il s’inscrit dans une sequence : après le discours du président Macron à Ouagadougou en 2017, le sommet de Paris sur le financement des économies africaines en 2021, celui sur le nouveau pacte financier mondial en 2023, et le sommet UA–UE de Luanda en 2025, Nairobi constitue une étape supplémentaire

La nouveauté revendiquée par Africa Forward est celle de l’opérationnalisation. Il ne s’agit plus seulement de poser des principes ou d’arrêter des feuilles de route, mais de donner à voir des projets concrets, des mécanismes de financement, des partenariats déjà engagés. Le forum d’affaires du 11 mai, placé sous le thème « Inspire and Connect », joue ce rôle de vitrine et de liant économique. La journée du 12 mai est davantage réservée aux discussions de fond : architecture financière internationale, financement du développement, enjeux globaux, avec, en toile de fond, la préparation du G7 qui se tiendra en France, à Évian, en juin 2026.

L’économique comme nouveau terrain diplomatique

L’agenda économique d’Africa Forward n’est pas un simple habillage. Il correspond à une réorientation délibérée du terrain sur lequel la France entend désormais se jouer. Face aux critiques accumulées sur l’héritage colonial, politique et sécuritaire de ses relations africaines, une relation longtemps nouée prioritairement avec les gouvernements et les appareils militaires, Paris cherche à mettre en avant l’investissement privé, le partenariat d’entreprises et la coopération technologique comme nouveaux vecteurs de présence. Des sociétés comme Sogea-Satom ou Africa Global Logistics (AGL), anciennement Bolloré Africa Logistics, incarnent, pour le meilleur et parfois sous surveillance critique, cette présence économique française sur le continent, y compris chez nous au Burundi.

Les secteurs ciblés, santé, sécurité alimentaire, énergie, numérique, connectivité, recoupent à la fois des priorités africaines réelles et des domaines où des entreprises françaises disposent d’une expertise compétitive. La participation active d’entrepreneurs, de start-up, de représentants de diasporas et d’acteurs de la société civile vise à enrichir le format et à élargir la base des parties prenantes au-delà des seuls circuits institutionnels.

Ce choix de diversification correspond aussi à une lecture lucide des dynamiques africaines : les décisions d’investissement et les partenariats économiques se nouent de plus en plus en dehors des cadres étatiques classiques, dans des écosystèmes entrepreneuriaux qui se sont fortement structurés ces dix dernières années. C’est sur ce terrain que la France, si elle entend rester présente, devra désormais faire ses preuves.

 

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