Prise en charge des victimes d’accidents de la route : entre respect des protocoles de secours et redevabilité

La Rédactionaoût 28, 20268min550
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Au Burundi, la loi est claire : une victime d’accident de la route doit être accueillie et stabilisée avant toute question d’argent. Sur le terrain pourtant, entre la caution réclamée en cash et le blessé qui attend, le protocole cède souvent devant la facture. Entre des textes qui existent depuis des années et des secours qui restent conditionnés au paiement, où se situe cette faille de redevabilité ?

Pour mieux le comprendre, partons du témoignage d’une victime d’un accident survenu sur une route de l’intérieur du pays. Emeline* en fait partie. Amenée à l’hôpital, elle est d’abord accueillie et installée sur un lit. Puis, malgré le saignement et la douleur persistante à son bras, elle est laissée de côté.

En cause : la caution. Son mari, resté sur les lieux pour régler les formalités auprès de la police, n’était pas encore arrivé avec l’argent. Emelyne propose sa carte d’assurance maladie, en vain. « Le paiement de la caution doit se faire moyennant cash », lui répond le personnel soignant. Elle attendra deux heures, allongée avec sa blessure, jusqu’à l’arrivée de son mari, venu régler la somme en liquide. Ce n’est qu’ensuite qu’elle sera prise en charge et soignée.

Un cas loin d’être isolé

L’histoire d’Emelyne n’est pas une exception. En septembre 2018, un homme est victime d’un accident de la route à Bujumbura. Il ne survivra pas à ses blessures et décède en décembre de la même année. Entre-temps, l’hôpital qui l’a soigné réclame 62,8 millions de francs burundais pour libérer son corps.

L’affaire fait suffisamment de bruit pour provoquer une réaction du ministère de la Santé publique. Le 8 février 2019, le ministre d’alors, Thaddée Ndikumana, adresse une instruction à tous les médecins directeurs d’hôpitaux : il est « strictement interdit de demander avant 48 heures la caution à une victime d’un accident de la voie publique ». Le blessé doit être accueilli, pris en charge en urgence et stabilisé. La demande de caution ne peut intervenir qu’après ce délai.

Une copie de l’instruction est transmise au Chef de cabinet du Président chargé des questions de police ainsi qu’à l’Inspecteur général de la Police nationale, signe que la question dépasse le seul ministère de la Santé.

Emeline, elle, a attendu deux heures, et non 48. Mais le principe reste le même : sans cash sur-le-champ, l’urgence attend.

Une loi, une instruction et l’écart entre les deux

Sur le plan légal, deux textes se complètent. Le code des assurances (article 221) oblige toute structure de soins à prendre en charge une victime d’accident sans paiement préalable, tant que le danger mortel n’est pas écarté. L’instruction ministérielle de 2019 va plus loin encore : 48 heures sans caution, avec priorité à la stabilisation du patient.

Mais rappeler une règle par voie d’instruction, c’est aussi reconnaître qu’elle n’est pas toujours appliquée. Plus récemment, en octobre 2025, la ministre de la santé elle-même reconnaissait devant l’Assemblée nationale que « le geste du bon samaritain se paie cher au Burundi » : celui qui achemine un blessé vers une structure de soins peut se retrouver sommé de payer la caution avant de repartir.

La Croix-Rouge, jusqu’où va son rôle ?

Sur le terrain, la Croix-Rouge du Burundi est souvent le premier maillon de la chaîne des secours. Son directeur des secours, le Dr Désiré Habonimana, décrit un rôle précisément délimité : premiers secours sur le lieu de l’accident, évacuation par ambulance via la ligne verte 109, puis remise du blessé au personnel soignant. « Le rôle de la Croix-Rouge se termine par-là », dit-il.

Mais cette frontière n’est pas toujours aussi nette. Le Dr Habonimana décrit des secouristes bloqués à l’entrée de l’hôpital, sommés de régler d’abord l’assurance ou la caution, alors qu’ils n’ont fait qu’évacuer la victime et n’ont ni le mandat ni les moyens de payer sa facture.

Il évoque également des hôpitaux publics saturés, qui se déclarent incapables d’accueillir certains blessés faute de compétences chirurgicales disponibles. Il faut alors se tourner vers le privé, avec une facture souvent plus lourde.

Une commission qui existe sur le papier depuis 2017

Le Burundi n’a pourtant pas ignoré le problème. Un décret présidentiel du 10 février 2017 crée une Commission nationale sur la sécurité routière, rattachée à la Présidence. Sa mission ne se limite pas à la prévention : l’article 4 inclut explicitement « le secours aux victimes des accidents de la route » dans son domaine d’action.

L’article 5 lui confie également la charge de formuler des propositions pour la mise en œuvre du Plan mondial des Nations unies pour la décennie d’action en matière de sécurité routière. Ce même plan, à travers son cinquième pilier, « Interventions après un accident », exige un accès aux soins d’urgence « que la personne ait les moyens de payer ou non ».

Sur le papier, la coordination existe donc. La Commission se réunit une fois par trimestre et rassemble notamment la police de roulage, les services de santé, la justice et l’environnement. Reste à savoir ce qu’elle a produit concrètement sur ce volet précis depuis 2017.

Une loi, une instruction ministérielle, une commission nationale,… le cadre burundais sur la prise en charge des victimes d’accidents n’est pas vide. Il est même relativement dense. Mais entre la caution exigée en cash et le blessé qui attend, le fossé reste le même.

 

Emelyne* : prénom d’emprunt, à la demande de la victime.

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