Marcellin Eucon : « Du moment que tu sais d’où tu viens, tu ne vas pas rigoler avec là où tu vas ni avec ce que tu as »

Guillaume Muhozaseptembre 29, 202614min350
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À seulement 17 ans, Marcellin Eucon s’impose déjà comme l’une des figures montantes de la nouvelle génération de l’humour burundais. Après des prestations au Rwanda et dans plusieurs pays africains, le jeune humoriste a récemment choisi de se lancer dans l’humour en anglais, avec l’ambition de toucher un public plus large.

Un pari risqué, reconnaît-il, mais qu’il assume comme une nouvelle étape dans son parcours. Pour lui, changer de langue ne signifie pas abandonner son identité burundaise, mais utiliser toutes les cordes de son arc pour aller à la rencontre de nouveaux publics.

De ses expériences à l’étranger à la professionnalisation de l’humour au Burundi, en passant par la gestion d’un succès précoce, les études et ses prochains projets, Marcellin Eucon s’est confié à moi.

Guillaume : C’était un choix très risqué de passer à l’anglais. Pourquoi avoir décidé de te lancer dans cette langue ?

Marcellin Eucon : Oui, c’était un choix très, très risqué. Mais je voulais essayer d’aller vers l’anglais afin de m’ouvrir à un nouveau marché. Je parle anglais, donc je me suis dit que je pouvais utiliser cette compétence pour continuer à toucher les gens à travers mes blagues.

Il y a un public au Burundi et ailleurs qui ne parle pas ou n’écoute pas le français. Je peux donc aussi me projeter sur le marché anglophone, qui est beaucoup plus vaste, en Afrique comme dans le monde.

Guillaume : Qu’est-ce que le fait de travailler dans une langue qui n’est pas ta langue première change dans ton art ? Quand tu passes à l’anglais, est-ce que tu dois renoncer à une partie de ton identité pour être compris ?

Marcellin Eucon : Non, je ne pense pas que je trahisse mon identité. Il ne faut pas oublier que je suis francophone de base. J’ai grandi avec le français et j’ai beaucoup plus de techniques dans cette langue qu’en anglais.

En anglais, je suis encore un nouveau venu. Mais ça ne veut pas dire que je trahis mon identité.

Au contraire, j’utilise les compétences que j’ai pour aller plus loin. Si Dieu m’a donné la capacité de m’exprimer en français, je l’utilise. S’il m’a donné la capacité de m’exprimer en anglais, en Kirundi ou dans une autre langue, je l’utilise également pour toucher un public plus large.

Guillaume : Cet été, la scène burundaise a beaucoup bougé. Kigingi a rempli le Rocher avec son Kigingi Summer Comedy, Rocher a fait carton avec le Seka Rocher Comedy et son propre show, tandis que Raoul a enchaîné les prestations. Quelles leçons professionnelles tires-tu de l’ascension de tes pairs : organisation, rivalité, scène, inspiration ou pression supplémentaire ?

Marcellin Eucon : Pour Kigingi, c’est surtout une inspiration, notamment sur le plan organisationnel. Je ne pense pas qu’on ait beaucoup d’artistes, même dans d’autres domaines, capables de faire quelque chose de similaire.

Mais de mon côté aussi, j’ai fait une tournée dans les lycées. Je suis allé à Gitega, j’ai aussi fait Kigali. Donc, de ce côté-là, je continue également mon chemin.

Et pour Rocher, par exemple, nous avons commencé ensemble. C’est donc quelque chose que je trouve important de féliciter et de mettre en valeur : sa capacité à réunir les gens autour du rire.

Guillaume : L’an dernier, tu as fait ce que peu d’humoristes burundais avaient fait : une tournée internationale, notamment au Maroc, en Côte d’Ivoire et au Niger. Qu’est-ce que le continent t’a appris sur le métier d’humoriste que le Burundi ne pouvait pas t’apprendre ? Et qu’est-ce que tu en as ramené ?

Marcellin Eucon : Premièrement, la professionnalisation. Ici au Burundi, beaucoup d’humoristes ne savent pas encore très bien gérer l’aspect administratif du métier.

J’ai donc pu voir comment fonctionne toute cette partie administrative, mais aussi l’aspect artistique, qui est souvent négligé chez nous.

Parce qu’en tant qu’humoriste, on a tendance à penser qu’un spectacle se résume à organiser quelque chose et monter sur scène pour jouer. Mais derrière un spectacle, il doit y avoir une véritable direction artistique.

Il faut penser à la mise en scène, à la scénographie, à la lumière, à tout ce qui accompagne le spectacle. Ce sont beaucoup de choses que j’ai pu découvrir là-bas et que je ramène avec moi.

J’ai d’ailleurs pu mettre certaines de ces connaissances en pratique dans le spectacle de Mickaël Sengazi, Con’Art, dont j’ai assuré la mise en scène.

Chez nous, cet aspect est encore peu mis en valeur. On se limite souvent à la prestation. Pourtant, pour un spectacle ou un festival, il y a toute une direction artistique derrière. C’est tout un cerveau, tout un univers.

C’est quelque chose que j’ai vu là-bas et que nous n’avons peut-être pas encore suffisamment développé ici.

Deuxièmement, il y a aussi la question de la scène. Nous n’avons pas autant d’occasions de nous produire régulièrement que dans d’autres pays. Là-bas, tu sens que les gens travaillent énormément et qu’ils prennent leur métier très au sérieux.

Guillaume : Tu es l’un des plus jeunes de cette génération, mais aussi l’un de ceux qui ont connu une progression rapide. Comment gères-tu cet équilibre entre le statut de « prodige » qu’on peut te donner et l’humilité que le métier exige ? Tu n’as pas peur que le succès arrive trop tôt ?

Marcellin Eucon : Je ne dirais pas que j’ai connu le succès trop tôt.

Comme le dit l’un de mes rappeurs préférés, « réussir très tôt, c’est parfois bricoler des morceaux sans avoir encore beaucoup de vécu ». Moi, j’aime avancer étape par étape.

Pour gérer ce statut de « prodige » tout en restant humble, je pense qu’il faut d’abord comprendre qu’en tant qu’artiste, il arrive un moment où tu obtiens deux ou trois opportunités et tu commences à croire que tu as déjà tout réussi. Mais ce n’est pas du tout le cas.

La grosse tête peut rapidement arriver.

C’est pour cela qu’il faut bien s’entourer : avoir autour de soi des personnes mûres, des personnes sages, capables de te dire la vérité sans tenir compte du statut que tu as. Ces personnes-là, il faut les garder précieusement.

Et il y a une chose que notre aîné Oualas m’a dite et que je retiens beaucoup : « Du moment que tu sais d’où tu viens, tu ne vas pas rigoler avec là où tu vas ni avec ce que tu as. »

Rien n’est acquis dans ce monde. Tu peux avoir le statut de prodige aujourd’hui et le perdre demain, ou même cinq minutes plus tard. Rien n’est acquis.

Et puis, pour moi, c’est aussi Dieu qui donne le statut et le succès. C’est le même Dieu qui peut les reprendre. Donc, s’il commence à voir que tu dépasses certaines limites, il peut aussi te retirer ce qu’il t’a donné.

Guillaume : Tu viens de terminer le secondaire. C’est un cap symbolique pour beaucoup d’artistes : choisir entre les études et la scène. Quel est ton plan ? Faire des études supérieures à l’étranger, comme certains de tes aînés, ou te consacrer entièrement à la comédie ?

Marcellin Eucon : Je n’ai pas encore vraiment réfléchi à ça.

Pour l’instant, je veux d’abord me reposer. J’ai beaucoup souffert ! [rires]

Je travaillais la comédie toute la matinée jusqu’à midi. Ensuite, de midi à 17 heures, j’étais à l’école. Et de 17 heures jusqu’au soir, je retournais encore à la comédie. J’ai beaucoup travaillé.

Donc, pour l’instant, je veux me reposer et je ne veux pas trop penser à la suite.

Mais, dans l’immédiat, c’est une immersion totale dans la comédie. Je prépare notamment le Burun’Rire, où je vais assurer la mise en scène d’Hippolyte Bakary. Je vais également faire la mise en scène de Magnifique et du Grand Gala.

Et moi-même, je vais aussi prester. Je serai notamment MC.

Donc, pour l’instant, c’est vraiment l’immersion totale dans la comédie.

Mais l’université reste aussi dans mes projets. Les études sont très importantes et je ne veux pas me limiter au côté artistique.

Comme je le disais au début, il y a aussi tout l’aspect administratif à comprendre. Il faut apprendre le droit dans le domaine de l’humour et de l’art.

Il y a des contrats. Il faut comprendre ce que l’on signe et connaître ses droits. Il faut aussi comprendre les droits intellectuels, les droits de propriété, les accréditations et beaucoup d’autres choses.

Ce sont des connaissances qui s’apprennent et dont nous avons besoin pour mieux nous protéger.

C’est justement ce qui manque encore à certains artistes ici au Burundi, malgré le succès qu’ils peuvent rencontrer.

Guillaume : Dernière question, plus personnelle. À 17 ans, tu fais rire des milliers de personnes. Mais qu’est-ce qui fait encore rire Marcellin Eucon aujourd’hui ?

Marcellin Eucon : Moi, tout me fait rire ! [rires]

Même pendant les répétitions. Si vous venez à nos répétitions, je serai probablement l’humoriste qui rit le plus.

Et même en dehors de l’humour, dans la vie normale, je ris tout le temps. Même là, je ris tout le temps, pour n’importe quoi.

Parfois, il y a de petites choses que les autres ne remarquent même pas, mais moi, ça me fait rire. Même les choses les plus bêtes peuvent me faire rire.

Je me dis que… c’est peut-être un peu bizarre ce que je vais dire, Guillaume, et je ne sais pas si tu vas le mettre ou pas. Mais ne me crée pas de problèmes ! [rires]

On dit que si tu ris, tu augmentes ton espérance de vie. Alors, moi, je ris pour augmenter mon temps de vie et, peut-être, avoir la vie éternelle ! [rires]

Donc voilà.

Merci beaucoup. Ça me fait énormément plaisir.

Comme on le dit en anglais : « If you want, you can. »

 

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