Décentralisation au Burundi : l’ambitieux projet manque encore de quelques ingrédients

Alain Colin Izereaoût 19, 20268min450
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Depuis 2025, le Burundi a entamé un nouveau tournant administratif avec la réforme du découpage territorial. L’objectif est de « rapprocher la gouvernance des citoyens et de donner aux communes davantage de responsabilités pour conduire leur propre développement ». Mais sur le terrain, la concrétisation de cette ambition se heurte encore à plusieurs obstacles.

PARCEM, une organisation bien connue au Burundi pour son travail en faveur du changement des mentalités et de la redevabilité des autorités, a organisé un atelier d’échange sur le thème : « La mise en œuvre effective du cadre légal régissant les communes comme levier de la décentralisation au Burundi : avancées et défis ».

Anatole Iradukunda, consultant principal de l’étude présentée lors de cet atelier, a d’abord rappelé l’évolution du cadre légal ayant accompagné la réforme. La Constitution révisée par référendum en 2018, notamment à travers ses articles 269 et 275, ainsi que la loi organique n° 1/05 du 16 mars 2023, ont notamment permis le passage de 18 à 5 provinces et de 119 à 42 communes. L’objectif affiché est d’« améliorer l’efficacité des services publics et de promouvoir un développement territorial plus cohérent », a-t-il expliqué.

Des communes qui ne partent pas avec les mêmes moyens

Premier obstacle : toutes les communes ne disposent pas des mêmes capacités financières, humaines ou matérielles.
« On donne le même budget à Mukaza et à Bukinanyana et on espère les mêmes résultats. Ce n’est pas possible », relève Anatole Iradukunda.

Anatole Iradukunda

Il appelle ainsi à adapter les moyens alloués aux besoins, aux capacités et aux ressources propres à chaque commune.
À cela s’ajoutent le manque de compétences, la faible connaissance des textes légaux, l’insuffisance de la numérisation dans la collecte des taxes ainsi que les difficultés de gestion. « Il faut vraiment réaliser une enquête qui permettrait de clarifier les besoins de chaque commune afin de les appuyer en fonction de leur situation », estime le consultant.

Le suivi des projets reste un maillon faible

Pour Faustin Ndikumana, président de PARCEM, les difficultés concernent également le suivi de l’exécution des projets publics.

Faustin Ndikumana

Il cite notamment le récent débat autour de la construction des bureaux de zones. Alors que le gouvernement avait annoncé avoir débloqué 79 milliards de francs burundais pour ces infrastructures, certains chantiers ont été jugés insuffisants au regard des attentes et des standards, tandis que d’autres seraient restés inachevés ou abandonnés. Des soupçons de mauvaise gestion et de détournement de fonds ont également été soulevés.

Cette voix de la société civile plaide pour un contrôle plus efficace des ressources publiques et un renforcement du rôle des institutions compétentes, notamment l’Inspection générale de l’État et la Cour des comptes, conformément à leurs missions constitutionnelles. Il préconise également la mise en place de mécanismes et de stratégies permettant de suivre régulièrement l’exécution des projets financés sur fonds publics.

Du côté de l’Association des communes du Burundi (ACOB), l’accent est mis sur le renforcement des capacités des responsables locaux. Certains d’entre eux ne maîtrisent pas encore des notions telles que le budget-programme, tandis que d’autres éprouvent des difficultés à comprendre certains textes, notamment parce qu’ils sont essentiellement rédigés en français. L’ACOB appelle également à améliorer les conditions salariales du personnel communal. Certains agents accusent, selon elle, plusieurs mois d’arriérés de salaires.

Des dénonciations sur la gestion des ressources

Léonce Ngendakumana, ancien président de l’Assemblée nationale et opposant politique, dénonce pour sa part des pratiques de détournement qui pourraient, selon lui, intervenir à différents niveaux de la réalisation des projets, depuis leur conception au niveau ministériel jusqu’aux responsables locaux.

« Chacun prend sa part et l’argent destiné aux projets manque comme ça », affirme-t-il.
Il encourage PARCEM à multiplier les ateliers de sensibilisation et de suivi jusque dans les collines, afin que les citoyens puissent également jouer leur rôle de contrôle.

De son côté, Gabriel Banzubaze, président de l’APDR et candidat à la présidentielle de 2026, estime qu’une décentralisation efficace passe d’abord par un découpage administratif transparent et répondant aux besoins des populations.
Selon lui, certaines limites du découpage actuel pourraient résulter de considérations éloignées des réalités des populations. Il cite notamment des régions où les chefs-lieux seraient particulièrement éloignés des populations qu’ils sont censés servir.

Gabriel Banzawitonde

Des textes à la réalité : le véritable défi

Les participants à l’atelier s’accordent sur un constat : la réforme de la décentralisation est ambitieuse, mais son succès ne dépendra pas uniquement de l’adoption de nouveaux textes. Elle nécessitera des moyens adaptés aux réalités de chaque commune, des responsables suffisamment formés, des institutions capables d’assurer un contrôle effectif et une gestion transparente des ressources publiques.

Car au-delà des nouveaux chiffres, des nouvelles limites administratives et des nouvelles appellations, la question fondamentale reste la même : la décentralisation améliore-t-elle réellement la vie du citoyen ? C’est sur le terrain, dans les communes et jusque dans les collines, que cette réforme devra désormais faire ses preuves.

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