Campagne électorale : le discours de haine est-il en train de reculer au Burundi ?

Lievin Niyogusengajuillet 5, 20268min360
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Au Burundi, les campagnes électorales ont longtemps été marquées par un langage peu tendre envers les adversaires politiques. Mais, au fil des années, une prise de conscience semble s’opérer. Si les discours de haine n’ont pas totalement disparu, ils paraissent aujourd’hui davantage contenus. Que s’est-il passé ?

« Mais, ce ne sont que des plaisanteries pour se donner du moral. » Bosco*, jeune militant du CNDD-FDD depuis une vingtaine d’années, ne voit pas de quoi s’inquiéter. Installé au quartier Asiatique, à Bujumbura, il estime que les propos souvent qualifiés de messages de haine relèvent davantage de la plaisanterie que de l’incitation à la violence. « Ces messages relèvent davantage de la taquinerie que de l’incitation à la haine. C’est le même esprit que dans les rivalités sportives. Là où je vis, je n’ai jamais vu ce type de propos déboucher sur des affrontements », affirme-t-il.

Pourtant, son observation contraste avec l’histoire politique récente du Burundi. Car si certains banalisent aujourd’hui ces expressions, le choix des mots n’a pas toujours été sans conséquence.

Quand la politique se parlait par insultes

Pour Dr Eric Ndayisaba, historien et enseignant-chercheur, il faut remonter à 1993 pour mesurer la portée que pouvaient avoir les mots.

Cette année-là, le Burundi organisait ses premières élections démocratiques. Le climat était hautement tendu. Entre l’Uprona et le Frodebu, les deux principales formations politiques de l’époque, les échanges étaient loin de relever du simple débat d’idées.

« Certains des membres de l’Uprona ne se donnaient la moindre hésitation de surnommer Melchior Ndadaye de Kinyamwanira (une sorte d’oiseau). De leur côté, les militants du Frodebu parlaient de Mporona au lieu d’Uprona… Des appellations qui ne visaient qu’au dénigrement, à la déshumanisation de l’adversaire », rappelle-t-il.

Dans un pays marqué par les violences ethniques et des décennies d’exclusion, ces mots trouvaient un terrain particulièrement sensible.

Le vocabulaire change, les logiques demeurent

Plus de trente ans après, les expressions ont évolué. Aujourd’hui, le lexique politique s’est enrichi par de qualificatifs comme ibipinga, abakeba, injavyi, intumva,... Autant de termes employés pour discréditer l’adversaire et qui, selon plusieurs observateurs, provoquent toujours un climat de méfiance.

Pourquoi tant de violence dans les mots ? Pour Dr Ndayisaba, cette réalité plonge ses racines dans l’histoire politique du pays. Selon lui, le Burundi est passé brutalement d’un système dominé par un seul parti à un régime multipartite. Une transition pour laquelle les burundais n’ont pas été suffisamment préparés à accepter la diversité d’opinions.

Pour ceux qui détenaient le pouvoir, la démocratie pouvait apparaître comme une menace. Pour d’autres, elle représentait une occasion de renverser l’ordre établi. Dans ce contexte, le débat sur les programmes est souvent passé au second plan. « Les adversaires se sont affrontés davantage par les mots que par les idées », résume-t-il.

À cela s’ajoute, selon l’historien, une faible culture de l’acceptation des différences. « Même lors des échanges ordinaires, celui qui pense autrement est parfois perçu comme un ennemi plutôt qu’un contradicteur. », renchérit Ndayisaba.

Les partis politiques changent-ils de ton ?

Depuis quelques années, plusieurs formations politiques affichent une volonté de rompre avec les discours de haine. Le 3 janvier 2026, lors d’une conférence de presse, le Secrétaire général du CNDD-FDD a rappelé que son parti avait officiellement interdit ce type de discours depuis le 17 juin 2023.

À l’occasion de la Nkurunziza Day organisée à Karusi, Révérien Ndikuriyo avait lancé un appel sans équivoque : « Nous devons éviter les discours de haine, les messages de stigmatisation et les propos insultants. On ne peut pas prier Dieu tout en insultant les autres. »

Le chef de l’État lui-même est revenu sur cette exigence. Le 9 mai 2025, lors du lancement officiel de la campagne électorale des législatives à Gitega, le Président Évariste Ndayishimiye avait exhorté les candidats à s’abstenir de toute attaque injurieuse entre adversaires politiques. « Les Burundais ne votent pas pour les porteurs d’insultes », avait-il lancé, avant d’inviter également les médias à ne pas offrir de tribune aux auteurs de propos provocateurs.

L’évolution ne concerne pas uniquement le parti au pouvoir. En avril 2023, à Gitega, le CNL avait lui aussi recadré certains de ses militants après des chants hostiles au retour des réfugiés, lit-on dans les colonnes de Iwacu.

L’histoire pour tout expliquer

Pour Dr Ndayisaba, plusieurs facteurs expliquent cette évolution. Le premier est historique : « Les responsables politiques savent désormais où peuvent conduire les discours de haine car les précédents existent déjà. Ils savent qu’ils ont des comptes à rendre et que leurs paroles engagent leur responsabilité. »

Le second est juridique. Le décret présidentiel ouvrant officiellement la campagne électorale des législatives de 2025 interdisait explicitement toute déclaration injurieuse ou diffamatoire visant des partis politiques ou des candidats.

Pour autant, l’historien refuse de parler de victoire. Selon lui, lorsqu’on observe les réseaux sociaux, on constate que la sensibilité reste forte, aussi bien au sein de la population que parmi certaines élites, précise Dr Ndayisaba.

Parler sans raviver les blessures

Chartier Niyungeko, spécialiste de la résolution pacifique des conflits, indique que les discours déshumanisants ne sont jamais anodins. Ils créent un climat de peur, alimentent les tensions et fragilisent la cohésion sociale. La réponse passe, selon lui, par la communication non violente : dénoncer les propos problématiques sans porter atteinte à la dignité de leur auteur.

L’abbé Dieudonné Niyibizi, expert en communication, partage lui aussi cette analyse. À ses yeux, les leaders politiques devraient abandonner les discours qui ravivent les blessures du passé et concentrer leurs efforts sur ce qui devrait constituer le cœur d’une campagne électorale : Il fallait plutôt présenter des projets de société et convaincre par les idées plutôt que par les attaques personnelles, recommande-t-il.

 

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