Pourquoi le Vatican continue d’envoyer ses princes au Burundi ? - IRIS NEWS

Guillaume Muhozamai 17, 202632min160
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Le papabile est au Burundi du 16 au 18 mai. Création du diocèse de Makamba ? Un premier cardinal burundais ? Le premier saint de l’histoire du Burundi ? Après le numéro deux, voici le numéro trois de la Curie romaine à Bujumbura en moins de dix mois. Pourquoi le pape développe-t-il un intérêt particulier pour le Burundi ?

Il est à peine dix heures du matin à l’aéroport international Bole d’Addis-Abeba quand je le repère dans un couloir du terminal international. Pas de garde du corps visible, pas d’attaché de presse ostensible, pas de cette carapace protocolaire qui entoure ordinairement les hauts dignitaires de l’Église ou du monde politique. Un homme de taille moyenne, vêtu classiquement,  une petite croix pectorale posée sur sa chemise de clerc romain, traînant sa petite valise et son sac à dos, comme n’importe quel voyageur pressé. Le cardinal Luis Antonio Gokim Tagle, préfet du Dicastère pour l’Évangélisation, numéro trois de facto de la hiérarchie vaticane, voyageait ce 15 mai 2026 sans le moindre apparat vers Bujumbura.

Je l’aborde. Il tend la main, son sourire s’élargit. Je lui souhaite la bienvenue au Burundi, lui dis que nous allons prendre le même vol, que je suis journaliste, que nos équipes l’attendent. Il accepte avec une simplicité désarmante qu’on prenne une photo ensemble, pose sans raideur, et me dit : « On se voit à Bujumbura. » Rien de la condescendance cléricale, rien de l’inaccessibilité des potentats. Dans cet homme que le monde catholique avait un temps imaginé sur le trône de Pierre, il y a quelque chose qui ressemble obstinément à la proximité, cette qualité rare chez les puissants, cette capacité à être là, présent, entier, sans la vitre invisible qui sépare les princes de la populace.

Le vol pour Bujumbura décollait une heure plus tard. Il emportait avec lui, sans que les passagers le sachent vraiment, l’un des gestes diplomatiques les plus significatifs que le Saint-Siège ait posés en direction du Burundi depuis des décennies.

Trois envoyés en dix mois : le signal et le symbole

Pour comprendre ce que représente la visite du cardinal Tagle, il faut d’abord la situer dans une séquence qui n’a rien d’anodin. En moins de dix mois, trois proches collaborateurs du pape Léon XIV se sont rendus au Burundi. Trois hommes qui, chacun à leur manière, incarnent le cœur battant de la Curie romaine. Trois visites qui, prises ensemble, dessinent une carte des intentions vaticanes bien plus éloquente que n’importe quel communiqué officiel.

La première avait eu un caractère à la fois humanitaire et solennel. Le cardinal Mihal Czerny, chargé de l’action humanitaire au Vatican, avait été reçu en août 2025 par le président Évariste Ndayishimiye. Il venait “officiellement” féliciter le Burundi pour l’accueil et l’hospitalité réservés aux réfugiés congolais, un geste diplomatique fin dans un contexte régional tendu. Mais Czerny était aussi porteur d’une autre nouvelle : le Saint-Siège avait décidé d’élever l’église paroissiale de Mugera, première cathédrale du Burundi, au rang de basilique mineure. L’annonce avait résonné bien au-delà des cercles ecclésiaux.

La deuxième avait frappé les esprits. Le cardinal Pietro Parolin, secrétaire d’État du Saint-Siège, c’est-à-dire le Premier ministre de la monarchie ecclésiastique, deuxième homme fort de l’Église catholique universelle, avait foulé le sol burundais dans un déploiement solennel qui avait pris la dimension d’un acte fondateur. C’est lui qui, lors de ce séjour mémorable, avait présidé à la consécration de la basilique de Mugera, élevant ce joyau niché dans les collines de la province de Gitega au rang de première basilique du Burundi. Un titre qui n’est pas seulement liturgique : il signale à l’Église universelle que ce lieu existe, qu’il compte, qu’il mérite une reconnaissance particulière dans la géographie spirituelle du catholicisme mondial. Parolin lui aussi avait été cité parmi les papabili lors du dernier conclave. Son déplacement au Burundi n’était donc pas une routine pastorale.

Et maintenant Tagle 

Le cardinal philippin avait lui-même, en répondant aux journalistes à son arrivée à l’aéroport Melchior Ndadaye le 16 mai 2026, formulé avec une limpidité déconcertante la clef d’interprétation de cette séquence diplomatique : « Si le Burundi reçoit en dix mois la visite de trois proches collaborateurs du pape, cela signifie que le pays occupe une place particulière dans le cœur du Saint-Père. » La phrase, dite avec le naturel d’une évidence, vaut comme aveu. Le Vatican ne fait pas de tourisme. Quand il envoie ses cardinaux les plus influents dans un petit pays enclavé d’Afrique centrale, c’est qu’il y a là quelque chose à dire, à sceller, à construire.

Tagle : l’homme que Rome a failli élire

Pour mesurer le poids de cette visite, il faut mesurer le poids de l’homme. Luis Antonio Tagle n’est pas un cardinal de confort, nommé pour sa longévité ou ses mérites administratifs. C’est l’une des figures les plus singulières de l’Église catholique contemporaine, une personnalité qui dépasse largement le cercle ecclésiologique pour toucher à ce que l’on pourrait appeler la politique des civilisations.

Né en 1957 à Manille, formé à Rome à l’Université pontificale grégorienne, docteur en théologie avec une spécialisation en ecclésiologie conciliaire, Tagle avait gravi les échelons de l’Église philippine avec une discrétion studieuse avant de devenir archevêque de Manille en 2011, un diocèse de plus de trois millions de catholiques, l’un des plus grands du monde. C’est là qu’il s’était révélé aux fidèles du monde entier : non comme un théologien distant, mais comme un pasteur de proximité, capable de chanter, de pleurer publiquement avec les victimes de catastrophes naturelles, d’affronter la pauvreté des bidonvilles de Tondo avec une présence physique que beaucoup de prélats évitent soigneusement. On l’avait surnommé le « François d’Asie », bien avant que le pontificat de Jorge Mario Bergoglio n’en fasse un compagnon de route naturel.

Car Tagle et François partageaient une vision : celle d’une Église tournée vers les périphéries, méfiante des palais dorés, attentive aux pauvres et aux exclus. Quand Bergoglio, devenu pape François, créa en 2019 la nouvelle configuration du Dicastère pour l’Évangélisation en fusionnant deux anciens organismes, c’est à Tagle qu’il confia la direction de ce qu’il fallait bien appeler le moteur missionnaire de l’Église universelle. Un dicastère stratégique entre tous, chargé d’accompagner les « jeunes Églises », celles des territoires de mission, d’Afrique, d’Asie, d’Océanie, dans leur croissance, leur autonomisation, leur approfondissement doctrinal et institutionnel.

En avril 2025, lors du conclave qui suivit la mort de François, le nom de Tagle avait circulé avec insistance. Il aurait pu devenir le premier pape asiatique de l’histoire contemporaine. Les pronostics des vaticanistes, les sondages informels dans les couloirs des congrégations générales, la sympathie visible d’une partie du collège cardinalice, tout semblait pointer vers lui. Mais les conclaves ont leurs mystères, leurs coalitions souterraines, leurs révolutions de dernière heure. C’est finalement Robert Prevost, l’Américain de Chicago devenu cardinal à Rome, qui fut élu sous le nom de Léon XIV. Tagle ne disparut pas pour autant. Il resta à son poste, plus influent que jamais, portant dans ses fonctions la marque de ce que le nouveau pontificat entendait faire des terres de mission.

Le Burundi dans la stratégie africaine du Vatican

Que représente aujourd’hui le Burundi dans la géopolitique religieuse du Saint-Siège ? La question mérite d’être posée frontalement, d’autant qu’elle dérange les habitudes de pensée qui font de ce pays, dans les colonnes des journaux internationaux, une simple note de bas de page africaine : un État fragile, enclavé, pauvre, marqué par la mémoire du génocide de 1972 contre les Hutu et d’une guerre civile qui s’est étendue sur plus de trois décennies. Un pays dirigé depuis 2020 par un président, Évariste Ndayishimiye, qui tente de normaliser ses relations avec la communauté internationale après les années d’isolement du dernier quinquennat de feu Pierre Nkurunziza, ce président « born-again » qui entretenait des relations pour le moins tendues avec l’Église catholique dans son dernier mandat.

La question se pose aussi parce que le Burundi est la seule Église de la région n’ayant jamais produit de cardinal. Les Ruhuna, Ntamwana, Ntuyahaga, Ngoyagoye, Bududira et leurs pairs ont été des figures considérables localement, de grands serviteurs de l’Église nationale, mais aucun n’a jamais été hissé au rang de « prince de l’Église ». Même si, à une certaine époque, le nom de Mgr Ntamwana circulait avec insistance dans les couloirs du Vatican, la pourpre cardinalice est restée inaccessible. Cette absence, dans un pays aussi profondément catholique, constitue à elle seule une anomalie historique que certains évêques burundais n’ont pas renoncé à corriger. Et si l’on ajoute à cette absence celle, tout aussi frappante, d’aucun saint officiellement canonisé originaire du sol burundais, le paradoxe devient saisissant : l’une des Églises les plus vivantes et les plus ferventes d’Afrique centrale n’a encore laissé aucune empreinte formelle dans le panthéon universel de l’Église catholique.

Pourtant, le Burundi catholique est une réalité d’une densité remarquable. Avec environ soixante-cinq pour cent de sa population se déclarant catholique, le pays figure parmi les nations les plus profondément catholiques d’Afrique subsaharienne. Non pas d’un catholicisme de façade, hérité de la colonisation belge et progressivement dilué dans les syncrétismes urbains, mais d’une foi vivante, enracinée dans les collines, les familles, les réseaux paroissiaux, les communautés ecclésiales de base. Les statistiques de baptêmes, de vocations sacerdotales, de séminaires bien remplis font du Burundi une terre d’Église exemplaire par certains indicateurs.

Cette vitalité catholique a une histoire. Les Pères blancs, la Société des missionnaires d’Afrique, avaient pénétré l’Urundi colonial à la fin du XIXe siècle, trouvant dans les royaumes du Haut-Plateau une société qui résistait mais aussi, progressivement, se convertissait. L’Église catholique avait accompagné, parfois soutenu, parfois contesté les régimes successifs. Elle avait été complice de certaines violences, la Conférence épiscopale burundaise a elle-même reconnu, dans les années qui suivirent 1994, les responsabilités de membres du clergé dans les massacres, et elle avait aussi produit des figures de résistance et de réconciliation. Cette histoire complexe, douloureuse, non soldée, est le substrat sur lequel se construit aujourd’hui la nouvelle relation entre Rome et Bujumbura.

Car il y a eu, depuis le pontificat de François, une volonté clairement affirmée de renforcer les liens avec les Églises d’Afrique centrale. La région des Grands Lacs, Rwanda, Burundi, Congo oriental, concentre des défis pastoraux considérables : reconstruction post-conflit, guérison des mémoires, développement, mais aussi expansion rapide des Églises évangéliques et pentecôtistes qui grignotent chaque année des parts de la ferveur traditionnellement catholique. Face à cette concurrence, le Saint-Siège a compris qu’il devait investir, visiblement, symboliquement, institutionnellement.

Et les martyrs burundais dans tout ça ?

« Ce pays possède une richesse spirituelle et une vivacité qui se manifestent également par le nombre élevé de ses enfants et serviteurs qui l’ont fécondé de leur sang. Notre gratitude va à ses disciples atypiques du Christ», a-t-il déclaré devant les caméras et les micros tendus. Puis, dans un geste rare pour un dignitaire en visite officielle, il a cité nommément plusieurs figures de la foi burundaise : Joachim Ruhuna, Michael Courtney, les missionnaires xavériens de Kamenge et Buyengero, et les séminaristes martyrs de Buta.

Joachim Ruhuna, archevêque de Gitega assassiné en 1996 dans un contexte de violence politique et ethnique, est une figure dont le dossier de béatification a été officiellement introduit à Rome. Homme de paix dans un pays qui se déchirait, il avait refusé jusqu’au bout de se soumettre aux logiques de haine et de partition. Sa mort, survenue alors qu’il tentait de protéger des réfugiés, porte tous les attributs du martyre aux yeux de ceux qui instruisent ces causes.

Michael Courtney, nonce apostolique irlandais assassiné en décembre 2003 dans une embuscade à Minago, représente une autre figure dont la mort en terre burundaise a laissé une empreinte profonde dans la mémoire de l’Église. Diplomate du Saint-Siège, il était venu au Burundi pour entre autres contribuer au processus de paix. Son assassinat, jamais complètement élucidé, l’a transformé aux yeux de beaucoup en témoin ultime de l’engagement pour la réconciliation.

Les séminaristes de Buta, eux, incarnent peut-être la forme la plus saisissante du martyre burundais. En avril 1997, dans le séminaire de Buta, dans la province de Bururi, des hommes armés avaient fait irruption et sommé les jeunes séminaristes de se séparer selon leur appartenance ethnique — Hutu d’un côté, Tutsi de l’autre. Les séminaristes avaient refusé. Quarante d’entre eux avaient été abattus. Ce refus collectif de la division, ce choix de la mort ensemble plutôt que de la survie séparée, a frappé l’imagination de l’Église universelle. Le pape Jean-Paul II lui-même avait salué leur mémoire. Depuis lors, leur cause est instruite, leur dossier chemine vers Rome, dans la lenteur calculée que l’Église impose à ses procédures les plus solennelles.

Quant aux missionnaires xavériens de Kamenge et Buyengero tombés au Burundi, ils rappellent que cette terre a également été arrosée du sang de ceux qui étaient venus y porter l’Évangile,  ajoutant à la mémoire du martyre burundais une dimension universelle, celle des témoins venus d’ailleurs et morts ici.

En citant tous ces noms, l’on peut imaginer que Tagle ne faisait pas de rhétorique hagiographique. Il envoyait un signal, celui d’une Église qui regarde le Burundi non seulement comme une terre ecclésiale dynamique, mais comme un foyer de fécondité spirituelle et de martyre chrétien, c’est-à-dire exactement le terreau dont l’Église a besoin pour produire des saints.

La question d’un nouveau diocèse

Dans les couloirs feutrés de la Conférence épiscopale du Burundi, dans les conversations à voix basse entre évêques et chanceliers de diocèse, circule depuis plusieurs mois une hypothèse dont le cardinal Tagle, en sa qualité de préfet du Dicastère pour l’Évangélisation, est précisément l’interlocuteur naturel : la création d’un nouveau diocèse.

Makamba revient le plus souvent dans ces discussions. Partie méridionale du Burundi, frontalière de la Tanzanie, c’est une région en forte croissance démographique, avec une communauté catholique nombreuse et des structures pastorales qui peinent à absorber l’expansion du tissu paroissial. Les diocèses de Bururi et de Rutana, dont dépend actuellement ce territoire, couvrent des périmètres vastes qui sollicitent les ressources humaines et logistiques de l’Église locale au-delà du raisonnable. La création d’une nouvelle entité diocésaine, avec son évêque propre, son séminaire, sa curie, permettrait d’ancrer plus fortement l’Église dans cette partie du pays. Mais d’autres noms circulent également : Muramvya, Karusi. Peu importe lequel commence en premier, c’est le principe qui compte. Car la question d’un nouveau diocèse n’est pas anodine. Elle dit quelque chose de l’état de santé d’une Église : on ne crée pas de nouveaux diocèses dans des régions en déclin. On les crée là où l’Église croît, là où les vocations se multiplient, là où la structuration institutionnelle devient nécessaire pour accompagner une expansion qui déborde les cadres existants. Si le Vatican donne suite à cette demande, ce sera un signal fort : le Burundi non seulement occupe une place dans le cœur du pape, mais il mérite une confirmation structurelle de sa vitalité ecclésiale.

C’est précisément ce type de dossier que gère le Dicastère pour l’Évangélisation : la structuration territoriale des Églises de mission, la création de nouveaux diocèses, la nomination des premiers évêques, le suivi des jeunes Églises dans leur développement institutionnel. Selon plusieurs sources ecclésiales locales consultées dans les jours précédant la visite, la Conférence épiscopale burundaise aurait fait de cette question l’un des enjeux discrets mais majeurs des entretiens avec le cardinal. Un enjeu que l’on ne crie pas dans les homélies, que l’on ne couche pas dans les communiqués officiels, mais qui structure l’arrière-plan diplomatique de chaque rencontre.

Burasira, 75 ans : l’Église dans la durée

Le programme de la visite dit aussi beaucoup sur les intentions vaticanes. La présence du cardinal au grand séminaire Saint-Pierre Claver de Burasira, dans l’ancienne province de Ngozi, pour les célébrations des soixante-quinze ans de cet établissement, n’est pas un détail protocolaire. C’est un acte de mémoire et de projection.

Le séminaire de Burasira est l’un des piliers de la formation du clergé burundais, le premier grand séminaire du pays. Soixante-quinze ans d’existence, c’est une génération de générations de prêtres formés dans ces murs, envoyés dans les paroisses des collines, dans les missions, dans les diocèses voisins, parfois jusqu’à Rome ou dans les universités pontificales d’Europe. Un séminaire bien peuplé est la garantie qu’une Église durera : sans prêtres formés, sans théologiens capables d’articuler la foi avec la culture locale, sans une transmission institutionnelle rigoureuse, le catholicisme risque de se dissoudre dans le syncrétisme ou de perdre du terrain face aux charismatiques.

L’attention du Vatican pour Burasira est donc aussi un investissement dans la longévité. En marquant par sa présence l’anniversaire du séminaire, Tagle signale que Rome ne regarde pas seulement l’Église burundaise d’aujourd’hui comme un vivier commode de vocations à redistribuer dans le monde, il signale qu’elle la considère comme une Église adulte, capable de se gouverner, de se former, de se projeter dans l’avenir avec ses propres ressources. C’est une vision de long terme, cohérente avec la mission fondamentale de son dicastère.

La géopolitique religieuse de l’après-François

Pour comprendre pleinement le sens de ces visites successives, il faut les situer dans le contexte du pontificat de Léon XIV et de l’héritage doctrinal qu’il a choisi d’assumer. Robert Prevost, américain de naissance mais romain d’adoption, augustinien de formation, a choisi de se placer dans la continuité du magistère de François, cette Église des périphéries, cette Église pauvre pour les pauvres, tout en lui apportant une dimension peut-être plus institutionnelle, plus organisationnelle.

Dans ce cadre, l’Afrique n’est pas un continent de mission au sens colonial du terme, le destinataire passif d’une évangélisation conduite depuis Rome. C’est, de plus en plus, un continent source : source de vocations, source de théologie, source d’une vitalité chrétienne qui contraste avec la sécularisation accélérée de l’Europe et l’individualisme spirituel de l’Amérique du Nord. Le Burundi, avec ses vocations nombreuses, ses communautés religieuses actives, ses paroisses rurales vivantes, incarne précisément ce catholicisme vital que Rome veut encourager, structurer et voir rayonner.

Il y a aussi une dimension géopolitique qui ne doit pas être négligée. Le Burundi entretient des relations complexes avec ses voisins, Rwanda en particulier, mais aussi République démocratique du Congo, dont la situation sécuritaire au Kivu affecte directement la région. L’Église catholique, dans ce contexte, joue un rôle de stabilisateur informel, d’institution transnationale capable de maintenir des liens là où les relations diplomatiques sont compliquées ou rompues. Le Saint-Siège, qui dispose d’un réseau de nonciatures dans tous ces pays, voit dans une Église burundaise forte un acteur utile dans la géographie de la paix régionale.

Cette lecture géopolitique n’est pas cynique : elle est simplement réaliste. L’Église catholique est aussi une puissance, une puissance douce, dépourvue d’armée mais dotée d’une présence capillaire dans les écoles, les hôpitaux, les prisons, les associations. Son influence sur les comportements électoraux, sur les attitudes vis-à-vis de la réconciliation, sur la gestion des crises locales, est documentée dans toute l’Afrique des Grands Lacs. Renforcer l’Église burundaise, c’est renforcer un partenaire dans une région instable.

Ce que Rome construit au bord du lac Tanganyika est une reconnaissance symbolique. La basilique de Mugera, le séminaire de Burasira célébré en grande pompe, la question d’un nouveau diocèse en discussion, chacun de ces éléments ajoute une pierre à l’édifice de la visibilité burundaise dans l’organigramme mondial de l’Église catholique. Et derrière ces pierres visibles, il en est une autre, moins certaine mais plus lourde de sens : la perspective, un jour, d’un premier cardinal burundais. Hypothèse que personne n’énonce officiellement, mais que l’accumulation de ces gestes rend moins improbable à chaque visite.

Il construit enfin quelque chose de moins visible mais peut-être de plus durable : une confiance. Le catholicisme burundais avait besoin, après des décennies de turbulences, de sentir que Rome le voyait, le connaissait, l’aimait, non pas de manière abstraite, mais à travers des visages, des présences, des gestes. Czerny, Parolin, Tagle : trois hommes porteurs de la même parole, chacun à sa manière. Trois visites qui disent, avec une répétition qui finit par ressembler à une promesse, que le Burundi n’est pas oublié.

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