Mont Vugizo et Place des Martyrs : préserver les lieux de mémoire du Burundi

Guillaume Muhozajuin 20, 202614min390
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L’annonce faite par le ministre Alain Ndikumana devant l’Assemblée nationale, le lundi 15 juin, concernant le projet du gouvernement burundais d’ériger sur le mont Vugizo un Mémorial dédié aux Héros nationaux a suscité de nombreuses réactions. Ce projet soulève en effet plusieurs interrogations.

Par Égide Nikiza, doctorant en développement international à l’Université d’Ottawa, politologue, ancien journaliste et analyste des questions politiques et historiques burundaises.

Premièrement, sa réalisation impliquera l’exhumation d’un président dont l’élection a incontestablement marqué la fin d’une époque et l’avènement d’une autre. Son assassinat, ainsi que les événements qui l’ont entouré, ont précipité le pays dans l’une des périodes les plus tragiques de son Histoire : la guerre civile au cours de laquelle des crimes aux dimensions génocidaires contre les Tutsi ont été commis (Cfr le Rapport du Conseil de Sécurité de l’ONU du 23 Juillet 1996).

Deuxièmement, ce projet nécessitera le transfert des restes du président Melchior Ndadaye et de ses compagnons vers le Mont Vugizo, où repose le Prince Louis Rwagasore, un autre site chargé d’une Histoire toute particulière. Si ce fait demeure méconnu de la majorité des Burundais, c’est pourtant la résultante d’un acte très patriotique des dirigeants de l’Uprona, nous l’expliquerons plus loin.

Troisièmement, la situation de la sépulture du président Cyprien Ntaryamira ainsi que de ses ministres Cyriaque Simbizi et Bernard Ciza soulève également des interrogations. Bien qu’ils reposent actuellement à la Place des Martyrs, aux côtés du président Melchior Ndadaye et d’autres martyrs de la démocratie, ils n’ont pas le même statut que les deux héros nationaux que sont le prince Louis Rwagasore et le président Melchior Ndadaye. Dès lors, une question se pose : que deviendraient les dépouilles de Cyprien Ntaryamira et de ses deux ministres en cas de réaménagement du site ? Auraient-elles leur place dans le futur Panthéon des Héros nationaux ? À ce stade, rien ne permet de l’affirmer avec certitude.

Quatrièmement, le projet de construction d’une maison de la culture sur la Place des martyrs de la démocratie, a-t-il fait l’objet d’une réflexion suffisamment approfondie ? Est-il réellement approprié d’implanter un tel édifice, de la nature du soft power, sur un site aussi lourdement chargé en termes d’Histoire et de mémoire pour le Burundi et les Burundais ? Ne conviendrait-il pas plutôt de préserver le Palais en l’état où il se trouve, afin qu’il demeure pour des générations futures le témoignage matériel de la violence qui s’est abattue sur un président, porté au pouvoir à l’issue d’un scrutin historique, tenue globalement dans un climat d’espoir et d’élégance démocratique.

Le sens historique des lieux de sépulture au Burundi

Dans l’Histoire du Burundi, le choix des sites de sépulture, particulièrement lorsqu’il s’agit de grandes personnalités ayant marqué l’histoire nationale, ne se fait jamais au hasard. Ainsi, les rois burundais étaient traditionnellement enterrés à proximité de la frontière rwandaise, dans le souci d’affirmer la souveraineté du royaume face à un voisin avec lequel le Burundi a longtemps entretenu des relations marquées par des rivalités et des guerres de conquête.

Pourquoi Louis Rwagasore repose-t-il au Mont Vugizo ? 

Pour revenir au choix du lieu de sépulture du Prince Louis Rwagasore, héros de l’Indépendance, il semble que celui-ci ait également répondu à une logique politique et symbolique. En effet, Rwagasore fut enterré à Bujumbura et non à Gitega, comme le souhaitait le pouvoir colonial. Selon Jean-Paul Harroy (Cfr son ouvrage sur le Burundi publié en 1987), les autorités coloniales avaient, dans la précipitation et par crainte de soulèvements populaires à Bujumbura, fait transférer la dépouille du Prince vers la province de Gitega. Des funérailles devaient y être organisées sans délai. Harroy relate en détail ces événements pour celles et ceux qui souhaitent approfondir leur connaissance de cette page de l’histoire de notre pays. Quand j’étais étudiant à l’université du Burundi, le livre existait à la bibliothèque centrale de l’Université Burundi (dans les réserves).

Toutefois, la lecture de cet ouvrage laisse apparaître une autre réalité. En raison du statut particulier de Bujumbura pendant la période coloniale particulièrement belge et à la veille de l’indépendance, certains redoutaient que la ville puisse être dissociée du reste du territoire burundais si le Prince était inhumé à Gitega, alors capitale politique du pays. C’est dans ce contexte que le parti Uprona s’opposa à l’organisation des funérailles dans cette province, d’autant plus qu’elles étaient préparées dans l’urgence, et exigea le retour de la dépouille à Bujumbura.

Dans un premier temps, il avait été envisagé d’organiser les funérailles à l’hôtel Tanganyika, l’endroit même où le Prince avait été assassiné. L’acquisition de l’hôtel où s’était déroulé le drame aurait même été envisagée à cette fin. Cette idée fut cependant abandonnée au profit du site du mont Vugizo, jugé plus stratégique, un véritable belvédère dominant Bujumbura et offrant une vue panoramique sur la ville et ses environs.

Pourquoi Melchior Ndadaye repose-t-il à la place des Martyrs ?

Quant au choix du site de sépulture du président Melchior Ndadaye, il n’a pas non plus été dicté par le hasard. Afin de mieux comprendre les motivations qui ont présidé à cette décision, j’ai contacté l’un des compagnons du Héros de la Démocratie. Sa réponse est la suivante :

« Notre choix était motivé par des considérations historiques. Nous voulions que les générations futures puissent connaître les événements qui s’y sont déroulés afin d’éviter qu’ils ne se reproduisent. Nous avions également décidé que ce palais, qui fut sa demeure, soit soigneusement entretenu tout en demeurant symboliquement dans l’état où il se trouvait alors, avec les traces des balles et des obus qui l’avaient frappé. »

Faut-il rappeler que le site où repose le président Melchior Ndadaye est chargé d’une histoire qui lui est propre et des leçons que les Burundais en ont tirées ? De la même manière, le lieu de sépulture du Prince Louis Rwagasore possède une signification historique particulière et rappelle la contribution qu’il a apportée à la préservation de la souveraineté du Burundi sur Bujumbura.

Préserver les lieux de mémoire

En réalité, le projet du gouvernement, tel qu’expliqué au Palais de Kigobe, risque de soulever de nombreuses interrogations, loin d’être négligeables, auxquelles les membres du gouvernement ne semblent pas avoir pleinement anticipé les implications. L’Histoire du Burundi trouve ses racines dans un passé immémorial et à différents moments, des burundais se sont illustrés en rendant au pays des services hors du commun. Il est logique ainsi que le Burundi compte de nombreux héros, certains connus, chantés et visibilisés et d’autres non chantés, inconnus et invisibilisés, notamment Bihome qui s’est livré aux envahisseurs colonisateurs en vue de sauver le roi Mwezi Gisabo. Toutefois, les destins du Prince Louis Rwagasore et de Melchior Ndadaye présentent une particularité singulière. Ils ont été tragiquement assassinés au début de leur mandat, après avoir remporté haut la main, chacun à son époque, une élection qui a changé le cours de l’histoire du pays et marqué une rupture. De surcroît, leur disparition a entraîné le pays dans de longues années de tribulations pour le pays. Leur élection en 1961 et en 1993 respectivement pour le prince Louis Rwagasore et Melchior Ndadaye ont tellement suscité d’espoir pour les Burundais qu’ils les regrettent encore.

À l’instar d’autres lieux de mémoire à travers le monde, chargés d’une profonde portée historique en Allemagne, en France, à Hiroshima, entre autres, je joins ma voix à celles de tous ceux qui demandent que ce site soit préservé en l’état. Il pourrait en effet constituer un rappel permanent des tragédies qu’a connues le Burundi ainsi que des conséquences éventuelles de l’intolérance politique et de la remise en question des choix souverains de la population.

Le Burundi dispose d’autres espaces

Quant aux autres projets envisagés par le gouvernement, le moment présent comme dans le futur, le Burundi n’est pas un pays à ce point exigu qu’il ne puisse trouver d’autres terrains.

En passant, notons que le 13 octobre 1993, Melchior Ndadaye, alors président de la République, s’est abstenu d’aller célébrer le héros de l’indépendance le prince Louis Rwagasore. Christine Deslaurier (dans son article Rwagasore for ever, 2013, p.23) explique cette absence comme suit : pour lui, célébrer Rwagasore aurait été rendre trop d’honneur à l’Uprona.

Égide Nikiza – Bio Express

Doctorant à l’Ecole de Développement International et Mondialisation de l’Université d’Ottawa au Canada. Il est titulaire de deux diplômes de master obtenus à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne en France : un master de recherche en science politique (dominante Études africaines) et un master professionnel en Développement et Action humanitaire.

Egide Nikiza est également détenteur du diplôme de baccalauréat en Histoire et sociologie délivré par l’Université du Burundi.
Concernant son expérience professionnelle, Egide Nikiza a été journaliste au Journal Iwacu au Burundi pendant 5 ans (2016-2021) et éditeur en chef au sein du CDE de 2017 jusqu’en 2018. Parallèlement, il publie depuis 2016 des billets de blog sur le site du collectif des blogueurs burundais «YAGA», un nom qui signifie «RACONTER» en kirundi, la langue nationale du Burundi.

Passionné par les activités para académiques, Egide Nikiza a créé et animé dès 2013 un club de sociologie à l’Université du Burundi, qu’il a dirigé pendant quatre ans. Plus récemment, à l’Université d’Ottawa, il a fondé en 2024 le Club de débats francophone.

 

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