Les limites de la politique de gratuité des soins

Nadine Nishemezwejuin 14, 202610min90
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Vieille de vingt ans — instaurée en 2006 —, la politique de gratuité des soins pour les enfants de moins de cinq ans et les femmes enceintes devait permettre à ces catégories vulnérables d’accéder aux soins sans obstacle financier. Après deux décennies d’exécution, de nombreux bénéficiaires dénoncent une réalité bien différente : seuls les examens sont pris en charge, mais les médicaments doivent être achetés ailleurs. Le Point.

Le décret salvateur est signé le 16 juin 2006, sous la référence n°100/136. Le président Nkurunziza, qui vient d’être élu, veut alléger le fardeau sur les épaules des familles burundaises qui, après une décennie à subir les affres de la guerre, vivent sous le seuil de la pauvreté.

Depuis, dans un souci de transparence, l’État fixe une grille tarifaire précise : dans les hôpitaux de districts de l’intérieur du pays, une consultation pour un enfant est fixée à 6 100 BIF et à 14 500 BIF pour une femme enceinte. En cas d’intervention chirurgicale, les montants varient selon la nature de l’acte : 8 000 BIF pour une chirurgie mineure et 44 000 BIF pour une chirurgie majeure.

Concernant les accouchements, la prise en charge diffère également : 26 000 BIF pour un accouchement par voie basse et 374 000 BIF pour une césarienne. Pour l’hospitalisation, la journée est facturée à 7 000 BIF pour une femme enceinte et à 8 500 BIF pour un enfant de moins de cinq ans.

Pourtant, peu peuvent dire aujourd’hui qu’ils bénéficient d’une prise en charge complète

Dans plusieurs structures sanitaires de la province de Bujumbura, des patients ont affirmé à Iris News que « les médicaments prescrits ne sont presque jamais disponibles ».

Jeanne Murekerisoni, que nous croisons alors qu’elle vient de récupérer ses résultats de laboratoire dans l’un des hôpitaux publics phares de Bujumbura, décrit la mécanique bien rodée : « Tu sais ce qu’ils font ? Après les examens médicaux, les malades reçoivent une ordonnance les orientant vers des pharmacies privées pour acheter les médicaments. »

Elle ne décolère pas : « Aide-moi à comprendre : comment les pharmacies privées disposent-elles des médicaments qui manquent dans les hôpitaux publics ? »

Nadine Gahimbare, habitante de la commune Mugere, raconte ce qu’elle a vécu lors de l’hospitalisation de son fils de trois ans à l’hôpital Roi Khaled, depuis le mois de février 2026. « Mon enfant souffrait d’une infection sanguine. Les examens ont été pris en charge, mais la plupart des médicaments ont dû être achetés en pharmacie. Pendant deux semaines, j’ai dépensé plus de 400 000 BIF alors que je devrais bénéficier de la gratuité prévue par l’État. »

Des incompréhensions autour des conditions de prise en charge

À l’Hôpital Militaire de Kamenge, les soins gratuits pour les femmes enceintes ne sont accessibles qu’aux habitants de la zone Gihosha.

À l’origine, il s’agissait d’un correctif pragmatique : l’établissement recevant afflux de patients venus d’autres quartiers, ce qui faisait exploser ses chiffres alors que les structures de proximité restaient sous-fréquentées, un système de référence a été instauré — obligeant chaque patient à être d’abord pris en charge dans une structure de santé de proximité avant d’être transféré vers un niveau supérieur. Pour les bénéficiaires, cette exigence est parfois perçue comme une remise en cause de la gratuité.

Pour les responsables de santé, le système de référence n’est pas une restriction mais une nécessité organisationnelle. Sans lui, les hôpitaux de niveau supérieur se retrouvent engorgés de cas qui auraient pu être traités en périphérie, au détriment des urgences réelles. Le problème, reconnaissent certains en privé, n’est pas le principe — c’est que personne ne l’explique aux patients.

 

Le ministère reconnaît les ruptures de stock

Lors d’une émission publique tenue le 11 juin 2026 à Gitega, le ministre de la Santé publique Fidèle Nkezabahizi a reconnu que la disponibilité des médicaments constitue aujourd’hui l’un des principaux défis de la politique de gratuité.

Selon lui, les contrôles effectués dans les structures sanitaires montrent que la plupart appliquent correctement les textes en vigueur, mais que les ruptures de stock poussent les patients à acheter leurs médicaments à l’extérieur. Le ministre impute également une partie des plaintes au non-respect du système de référence, notamment lorsque des patients se rendent directement dans les hôpitaux de niveau supérieur sans être orientés au préalable.

Et si la prise en charge devait se limiter aux seules familles vulnérables ?

.C’est la patate chaude — la question que personne ne veut se poser à voix haute mais qui s’impose à mesure que le système s’effrite. Et si les défaillances relevaient moins d’un vice de conception que d’un problème de moyens et de gouvernance ?

 

Dans ce cas, rectifier le tir ne passerait pas nécessairement par la suppression de la gratuité universelle, mais par un double mouvement : renforcer les mécanismes de contrôle pour tarir les détournements, et conditionner progressivement la prise en charge à des critères de vulnérabilité vérifiables pour que les familles qui peuvent supporter les frais ne viennent pas piocher sur des fonds dédiés aux plus vulnérables ?

Le 29 octobre 2025, devant l’Assemblée nationale, le ministre des Finances Alain Ndikumana estimait que le programme méritait une réévaluation afin de mieux cibler les personnes les plus vulnérables. Selon lui, l’État continue de prendre en charge des catégories de population qui disposent pourtant des moyens nécessaires pour payer leurs soins. Le ministre plaidait pour une réforme permettant de concentrer les ressources publiques sur les ménages les plus pauvres, et évoquait des problèmes de transparence dans l’utilisation des fonds destinés à la gratuité.

Ça triche dans les structures de santé

Les difficultés du programme ne sont pas nouvelles. En janvier 2020, l’ancien ministre de la Santé publique Thaddée Ndikumana avait alerté sur des détournements de médicaments destinés aux femmes enceintes et aux enfants de moins de cinq ans : certains établissements déclaraient des médicaments comme distribués alors que les bénéficiaires étaient contraints de les acheter dans des pharmacies privées.

En 2022, son ancienne homologue Lydwine Baradahana avait, elle, dénoncé des cas de surfacturation dans certains centres de santé et hôpitaux. Des structures qui exagéraient les prestations réalisées dans le cadre de la gratuité afin d’obtenir davantage de remboursements de l’État.

Une loi toujours en vigueur, mais avec des moyens en baisse

Malgré les critiques et les appels à une réforme, aucun texte n’a encore modifié le principe de gratuité instauré en 2006. Les difficultés observées dans les structures sanitaires interviennent dans un contexte marqué par la contraction des ressources consacrées au secteur de la santé : la part du budget national allouée à la santé publique est passée de 14,2 % en 2021 à seulement 4,1 % dans l’exercice budgétaire 2025-2026.

Vingt ans après sa signature, le décret de 2006 tient toujours — sur le papier. Mais entre le principe et la pratique, c’est un gouffre que ni les réformes annoncées ni les budgets en baisse ne semblent près de combler.

Pour Jeanne, pour Nadine et pour les milliers de mères qui repartent de l’hôpital avec une ordonnance et pas de médicaments, la gratuité reste, pour l’heure, une promesse à crédit.

 

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