Petit manuel pour vivre dans la plus belle capitale (économique) du monde sans s’y perdre.
Uwutazi ikirundi akirundwamwo, disent les anciens : qui ne connaît pas le kirundi s’y empêtre. Ce manuel s’adresse donc à tous les petits bleus-bleus encore réglés kw’isaha y’umuzungu, heure du Blanc, montre au poignet et agenda à jour. Il s’adresse aussi à tous les naïfs fraîchement débarqués à Buja-la-Belle, persuadés que dix heures veut dire dix heures. Mettez-vous une chose en tête : ici, personne ne ment. Il faut juste apprendre à convertir.
Chaque phrase a son (ton?) taux officiel et son taux parallèle, comme le dollar. Il y a ce qu’on dit, et ce qu’il faut entendre. Et comme pour le dollar, celui qui s’en tient au taux officiel est le seul à y perdre.
Trêve de théorie. Passons au terrain : prenons un rendez-vous à 10 heures. À 9 h 45, tu es prêt, tu envoies un message poli : « Uri he ? » La question piège par excellence. Personne n’y a jamais répondu par la vérité géographique, parce que la réponse ne dépend pas de l’endroit où l’on se trouve, mais de qui pose la question. Si c’est le patron qui appelle, on est ng’aha nyene hafi y’ibiro. Si c’est madame, on est mu nama. Si c’est l’ami qui a promis de payer la tournée, il aura droit au mot le plus optimiste du pays : ndaje.
Ndaje, « j’arrive ». Il ne décrit pas un déplacement, il exprime une volonté. Une intention, au mieux. Un vœu pieux, le plus souvent. Il faut savoir en lire la gradation, qui est toute une littérature.
Quand il te dit ndaje, il est encore au lit. Quand il ajoute ubunyene, « maintenant », il est toujours au lit, mais il a ouvert un œil. Quand il précise ndagushikiriye, il est encore chez lui, mais il a mis un pantalon. Quand il jure ndi hafi, « je suis tout près », il cherche sa deuxième chaussure. Et quand il s’étonne, offensé, « Ntumbona ? » (« Tu ne me vois pas ? »), là, enfin, il fait la queue en attendant le bus. Il faudrait un télescope de la NASA pour l’apercevoir, mais il a raison sur un point : il est dehors.
Le kirundi n’a d’ailleurs pas jugé utile de prévoir un antonyme. Il n’y a pas de mot pour dire « je ne viens pas ». Celui qui ne vient pas dit ndaje et laisse le temps faire le reste.
Ndi mu nzira, « je suis en route », est de la même famille. Ne te fie pas au mot « route ». Celle-ci passe d’abord par la douche, puis par l’armoire, où il faut trouver LA chemise repassée, puis par le salon, où l’on regarde le résumé du match manqué la veille. Quand on te dit ndi mu nzira, on est parfois en route, oui. Dans sa tête. C’est un voyage intérieur, et ces voyages-là peuvent durer des années.
Viennent ensuite les classiques, qu’on dégaine avec l’aisance digne d’un Oscar. Le premier, c’est imvura yaguye. Il a plu. Trois gouttes sont tombées sur Rohero et la ville entière suspend ses engagements. Cas de force majeure absolu, avec la puissance d’un veto au Conseil de sécurité des Nations Unies. Il faut comprendre : le Bujumburois n’est pas paresseux, il souffre d’un handicap sérieux. Il est soluble dans l’eau. C’est sa composition chimique, et on ne peut pas lui reprocher une vulnérabilité aussi naturelle. Mais attention, il ne se dissout que dans l’eau de pluie. Dans la Primus, il tient jusqu’à minuit.
S’il ne pleut pas, il reste le second classique, l’excuse noble, socialement acceptée et difficilement vérifiable : l’embouteillage. « Désolé, naguye muri embouteillage. Irya Kanyosha we nturizi ? » Mon frère, tu habites à Kabondo. Qu’est-ce que tu faisais à Kanyosha à sept heures du matin ? L’embouteillage est parfois réel, parfois imaginaire, mais toujours utile. Et il a ceci de merveilleux que personne ne lui demande jamais de preuve.
Reste le plat toujours prêt, servi chaud à quiconque on ne veut pas répondre : « Ndi mu nama, sinshobora kukuvugisha… » « Je suis en réunion, je ne peux pas parler. » Variante courtoise : « Ndi mu nama, ndakurondera hanyuma », « je te rappelle après ». Il ne rappellera pas. Derrière le combiné, on entend distinctement une bouteille qui fait « pfff », une capsule qui saute, quelqu’un qui réclame deux brochettes et la télé qui hurle « gooooal ! ». Inama irakomeye cane. Ordre du jour : deuxième tournée. Procès-verbal à rédiger demain. Ejo.
Ah, ejo. Le Burundais avait compris avant Einstein que le temps est relatif. Ejo veut dire hier et demain. Ce n’est pas une imprécision, c’est une philosophie : le temps n’est pas une ligne droite, c’est un rond-point, et on y tourne. Ejo n’est jamais arrivé et il est déjà passé. Voilà pourquoi personne n’est jamais en retard : ici, on voyage dans le temps. C’est aussi, et ce n’est pas un hasard, le mot préféré de celui qui te doit de l’argent.
Pour le reste, on gère avec mu kanya. « Dans un petit moment. » Une unité non reconnue par le Bureau international des poids et mesures, comprise entre dix minutes et la prochaine Coupe du monde. Sa forme aggravée, mu kanya isase, la toute petite petite minute, est la plus dangereuse : elle ajoute généralement une heure au délai initial, sans altérer le moins du monde la bonne conscience de celui qui l’emploie.
Irya nyuma, « la dernière ». Quel caviar ! La seule bouteille de Bujumbura qu’on ouvre la veille et qu’on finit le lendemain matin. Elle est commandée vers 21 heures, quand quelqu’un regarde enfin sa montre et décrète : « Bon, irya nyuma, puis on rentre. » Quatre autres suivront, et chacune sera « la dernière ».
Et quand on te jure ata kubesha, « sans mentir », serment favori des taximen, des coiffeurs et des tailleurs, cale-toi. Un conte commence. Ce sera de la fiction pure, mais de la belle, avec des détails, des noms propres et parfois même des larmes. Au moment de payer, le taximan pose la main sur le cœur : « Ata kubesha kurimwo, vyoca bihomba. ». Le prix vient de tripler.
Il y a aussi ndagarutse, « je reviens », et son cousin germain nzokuraba, « je passerai te voir ». Formules de clôture qui signifient généralement : nous n’avons plus rien à nous dire, alors mentons-nous poliment sur la suite. Elles appartiennent à la même famille que le fameux « ba muramukanya basha, erega turi umuryango » que te lance ta tante au mariage du cousin, les bras grands ouverts. Essaie donc de débarquer chez elle un dimanche. Elle te reconnaîtra à peine et te trouvera, au mieux, une place pour dormir avec les domestiques.
Quant à ce texte, il devait paraître mardi. Mais imvura yaraguye, nca ngwa muri embouteillage. Ensuite, connexions zaranse, précisément au moment de l’envoi. Tu le lis donc aujourd’hui. Ce qui, selon le calendrier bujumburois, signifie que nous sommes parfaitement dans les délais.
Le prochain ? Il est déjà mu nzira.
p.s : Ça sort comme ça, cru, ça crie parfois, ça grince, mais ça rit. Les papiers de cette rubrique ne sont que pur humour, pur beurre, sans rancune ni rancœur. Ce n’est que de la plume, pas de la polémique.

