De la peur à la résilience : le parcours d’Alain Ntwari victime d’un «stress Post-Traumatique»

Nadine Nishemezweoctobre 14, 202615min830
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22:11:26mercredi 14 octobre 2026Bujumbura · GMT+2

Derrière les chiffres alarmants sur les troubles mentaux au Burundi, des familles tentent souvent, seules, de gérer des traumatismes psychologiques profonds. Le cas d’Alain Ntwari, adolescent victime d’un trouble de stress post-traumatique après une intrusion violente de  bandits dans une maison familiale en 2021, illustre la fragilité des enfants et des adolescents face aux traumatismes invisibles. Grâce à une prise en charge psychiatrique, l’adolescent amorce une reconstruction progressive, symbole d’espoir dans un pays où les problèmes de santé mentale restent un défi, marqués par la méconnaissance, la stigmatisation et le manque de ressources .

Une nuit qui brise une enfance

«J’ai commencé à perdre le sommeil pendant une période d’une semaine . Les nuits deviennent longues, pesantes, presque impossibles à traverser.» Témoignage d’Alain Ntwari, adolescent de 17 ans, natif de la colline Mbizi, dans la zone de Kibago, province de Burunga, dans la partie sud du Burundi, aujourd’hui résidant à Kanyosha, commune de Mugere, province de Bujumbura.

En février 2021, au  milieu de la nuit, tout le monde s’endormit. Des bandits  défoncèrent  la porte et s’introduisirent dans le toit familial d’Alain Ntwari, 3e enfant de la famille qui en compte 5 . Premier agenda de la bande : commettre un vol. Tout à coup, la mère d’Alain se réveille la première, car, en effet, son époux était absent de la famille pour des raisons professionnelles. Elle se retrouve face à des brigands armés de gourdins. Réaction immédiate, la femme s’en prend aux mains avec ce groupe. Du coup, tous les enfants sursautent hors du lit et tentent de tirer la mère dans les griffes des bandits. Ils découvrirent que la mère saignait déjà au front. Vaincus, les bandits se sont volatilisés.

La famille survit à l’attaque, mais les séquelles laissées par cette nuit de violence ne disparaissent pas. Chez Alain Ntwari, le choc s’installe profondément. Peu à peu, l’adolescent bascule dans un état psychologique critique. “Je suis resté avec les images de l’agression et de la peur ressentie cette nuit-là”, raconte le jeune Alain .

Un père face à une situation qu’il ne comprend pas

Un peu plus tard ,Ntwari n’est plus le même à la maison, le changement devient visible. “Ntwari parlait moins. Il restait souvent isolé et sursautait au moindre bruit pendant la nuit. Certaines soirées se passent presque sans sommeil», constate  Léonard Ntakiyiruta,  le père de Ntwari Léonard Ntakiyiruta, à chaque fois qu’il se rend  à la maison.

Pour Léonard Ntakiyiruta, la situation devenait de plus en plus impossible à ignorer. Son fils ne vivait plus comme avant. « Il dort peu, reste constamment préoccupé et s’éloigne peu à peu de la vie sociale et scolaire. Au début, je pensais que c’était une peur qui allait passer avec le temps. Mais je voyais qu’il changeait chaque jour. Il ne dormait presque plus, il restait silencieux et il avait toujours peur », a-t-il poursuivi.

Et d’ajouter que parfois, Alain N. se réveillait brusquement la nuit. Selon lui, même un léger bruit dehors suffisait à le faire paniquer.

un stress post-traumatique suspecté

Pour Christophe Armel Arakaza Ndoruwanka, psychologue , les agissements  développés par Ntwari correspondent à des symptômes d’un stress post-traumatique, un trouble psychologique qui apparaît après un événement violent ou vécu comme une menace directe contre la vie.

« Le stress post-traumatique survient lorsqu’une personne reste psychologiquement prisonnière d’un choc extrême. Le cerveau continue à revivre l’événement même lorsque le danger est passé », explique le psychologue.

Selon lui, les causes peuvent être multiples : attaques armées comme le sort subi par la famille de Ntwari , violences domestiques, agressions, accidents, catastrophes naturelles ou encore événements familiaux traumatisants.

Chez certaines victimes, le traumatisme provoque des réactions immédiates, telles que l’insomnie, les cauchemars, les flashbacks, l’anxiété persistante ou l’isolement social.

Dans le cas d’Alain  Ntwari , l’intrusion violente subie à domicile a créé un sentiment durable d’insécurité. « Le fait de revoir constamment la scène, de perdre le sommeil et d’abandonner l’école sont des signes typiques d’un stress post-traumatique chez un adolescent.», explique  le spécialiste du comportement .

Il  avertit également que l’absence de prise en charge peut avoir de graves conséquences. « Lorsqu’il n’est pas traité, ce trouble peut évoluer vers une dépression sévère, une dépendance à l’alcool ou aux drogues, des comportements suicidaires ou une déscolarisation définitive. Certaines personnes développent aussi des troubles physiques liés au stress chronique », souligne-t-il.

Il insiste sur l’importance d’une intervention rapide. Plus le traumatisme est pris en charge tôt, plus les chances de récupération sont élevées. A l’inverse, le silence, la stigmatisation ou le manque d’accès aux soins peuvent aggraver durablement l’état psychologique des victimes.

La situation se détériorant davantage, l’adolescent , en 9e année fondamentale au lycée communal de Ruziba, à Mugere, sa commune de résidence, finit par abandonner l’école.

Face à l’aggravation de la situation , le  père  décide finalement d’emmener Alain au Centre neuropsychiatrique de Kamenge (CNPK), à Bujumbura, la principale structure spécialisée en santé mentale dans la capitale économique du Burundi.

La décision bouleverse aussi sa propre vie. « J’ai même arrêté temporairement mon travail de chauffeur pour rester proche de lui et suivre son traitement. Je ne pouvais pas le laisser seul dans cette situation », a déclaré son père.

Selon un rapport de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) publié en 2021, plus d’un milliard de personnes vivent avec un trouble mental dans le monde. Les troubles mentaux constituent désormais l’une des principales causes de handicap à long terme. Chaque année, environ 727 000 personnes meurent par suicide, ce qui représente un nombre élevé.

Le même rapport mentionne qu’environ 150 millions de personnes souffrent de troubles mentaux sur le continent africain  alors que moins de 20 % ont accès à des soins spécialisés. L’OMS note que le continent affiche également l’un des taux de suicide les plus élevés au monde, estimé à 11,5 pour 100 000 habitants. Bien plus,  dans certaines régions africaines, la densité de psychiatres reste inférieure à un spécialiste pour un million d’habitants.

Au Burundi, la situation illustre ce manque  de manière frappante. En cause, pour une population estimée à plus de 12,3 millions d’habitants selon les données du recensement de 2024, le pays ne compte actuellement que quatre psychiatres et quatre centres spécialisés de prise en charge en santé mentale.

Les chiffres dressent un tableau préoccupant de la santé mentale au Burundi. Le rapport du programme Ni Abacu de 2024, mis en œuvre de 2021 à 2024 dans les provinces de Bujumbura, Ngozi, Gitega et Rumonge pour intégrer la santé mentale aux soins de santé primaires, indique que, sur 500 000 personnes diagnostiquées, 10 000 vivent avec une maladie mentale.

Dans ce rapport, le trouble de stress post-traumatique (TSPT) ayant hanté, pendant quatre mois, l’adolescent Ntwari occupe une place importante parmi ces cas. Il concerne 45,3 % des personnes vivant avec une maladie mentale recensées dans le cadre du programme.

Autre constat marquant : 13 % des personnes concernées sont des enfants de moins de 15 ans et 49 % ont entre 15 et 25 ans. Les enfants, les adolescents et les jeunes représentent donc une part importante des personnes touchées.

Ces données prennent un relief particulier lorsqu’elles sont mises en perspective avec les résultats de la première enquête de base sur la santé mentale au Burundi, réalisée en 2019 dans les quatre mêmes provinces. L’enquête avait alors révélé que 42,7 % des personnes interrogées présentaient un trouble de santé lié au système nerveux.

Le poids des expériences traumatiques apparaît encore plus nettement dans les résultats consacrés au TSPT. Ainsi, 72,6 % des personnes interrogées ont déclaré avoir vécu un événement traumatisant au cours de leur vie. Pour 24,3 % d’entre elles, ces expériences avaient été suivies de réactions telles que des souvenirs ou des rêves pénibles, un sentiment de distance émotionnelle ou de dépression, des difficultés de sommeil ou de concentration, une nervosité accrue ou encore une tendance à sursauter facilement.

L’urgence d’un accompagnement psychologique

Selon le Dr Godelive Nimubona, psychiatre,  un passé traumatique non traité  risque  d’éveiller d’autres  problèmes de santé mentale, comme la peur de l’événement. Des fois, il peut arriver que les victimes  revivent les événements comme s’ils se reproduisaient ici et maintenant, alors qu’il ne s’agit que d’événements passés. C’est là même que l’on  réalise que tel a des problèmes de santé mentale. Ainsi , fait savoir la spécialiste:  « on peut voir quelqu’un en train de fuir, alors qu’il n’y a rien. C’est à ce stade  que les praticiens du domaine constatent un problème chez le sujet.Ces événements entraînent, en général, une perturbation de l’être humain, de son psychisme, de son bien-être et de son mode de vie.»

Rien n’est donc mystérieux, Dr Nimubona est sans détour : le cas d’Alain Ntwari et bien d’autres adolescents en situation de stress post-traumatique exigent  un soutien rapide et surtout  un accompagnement psychologique. Et de préciser que la meilleure solution serait de veiller à ce que ces personnes  ne vivent pas isolées, un rempart pour  amortir le coût du trauma.

Une reconstruction progressive

Après 4 mois de traitement et d’accompagnement familial, Alain commence progressivement à retrouver une stabilité. Le sommeil s’améliore. L’anxiété diminue. Peu à peu, il reprend confiance.

« Au début, il ne parlait presque plus. Il avait perdu tout espoir. Aujourd’hui, quand je le vois retourner à l’école et préparer son avenir, je me dis que la prise en charge précoce peut réellement sauver une vie », fait savoir  le père de Ntwari.

Ntwari a regagné  l’école. Il évolue actuellement à  l’école Millénaire de Kanyosha, à Bujumbura. Il est en terminale en informatique de maintenance ». Il se bat parmi les camarades qui se préparent  à passer  l’examen d’État édition 2025-2026 , avec l’ambition de devenir « développeur ». « Il y a un moment où je pensais que ma vie était finie. Aujourd’hui, je veux avancer, réussir mes études et construire mon avenir dans l’informatique ». confie-t-il.

Cet article  a été soutenu par  la Fondation Stavros Niarchos (SNF) et le Global Center for Child and Adolescent Mental Health du Child Mind Institute, dans le cadre du projet: “Enhancing Mental Health Narratives in Burundi”

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