CNL contre CNL : la bataille de la légitimité entre Rwasa et Girukwishaka arrive en délibéré

Guillaume Muhozajuillet 21, 202611min2400
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Après quatre audiences et plus de deux ans de procédure, la Cour suprême du Burundi a mis en délibéré, le 16 juillet dernier, le procès qui oppose Agathon Rwasa à Nestor Girukwishaka pour la direction du Congrès national pour la liberté (CNL). Le verdict, attendu sous deux mois, pourrait redessiner le paysage de l’opposition burundaise à moins d’un an de la présidentielle de 2027.

Bujumbura, jeudi 16 juillet. Devant le palais de la Cour suprême, la foule venue acclamer Agathon Rwasa n’a rien d’un public de contentieux ordinaire — elle rappelle plutôt celle qui, en 2020, portait le candidat arrivé en deuxième position à la présidentielle face à Évariste Ndayishimiye. En face, la partie qu’il attaque n’a pas fait le déplacement : Nestor Girukwishaka, l’homme que l’ancien chef rebelle accuse de lui avoir pris son parti, s’est fait représenter par ses avocats, pour la quatrième fois consécutive.

À l’issue de l’audience, la haute juridiction a mis l’affaire en délibéré. Le verdict est attendu sous deux mois — vers la mi-septembre. Mais derrière la formule procédurale se joue une question qui dépasse largement la présidence d’un parti : qui, dans le Burundi de l’après-Nkurunziza, a le droit de représenter l’opposition à l’approche de 2027 ?

Un parti, deux présidents

Le Congrès national pour la liberté est né en février 2019 de la transformation politique d’Agathon Rwasa, ancien chef des Forces nationales de libération pendant la guerre civile. Porté par le CNL, Rwasa arrive deuxième à la présidentielle de mai 2020 et confirme son statut de principale figure de l’opposition burundaise qu’il détient depuis plus d’une décennie.

La crise interne s’ouvre en 2023, quand un groupe de dix membres du bureau politique, également députés, entre en conflit ouvert avec lui. Le ministère de l’Intérieur suspend les activités du parti en juin 2023, invoquant des irrégularités dans ses derniers congrès. Puis, le 10 mars 2024, alors que Rwasa se trouve hors du pays, ce même groupe réunit à Ngozi un congrès extraordinaire qui le destitue et porte à sa place Nestor Girukwishaka, cadre au ministère de l’énergie perçu par le camp Rwasa comme proche du pouvoir. Le ministre de l’Intérieur Martin Niteretse « prend acte » de la décision huit jours plus tard.

Rwasa saisit la Cour suprême dès avril 2024, estimant que ce congrès a violé les statuts du parti. Le procès sera reporté trois fois — novembre 2024, février puis septembre 2025 — avant l’audience du 16 juillet 2026, quatrième du genre, où la Cour, appliquant une procédure écrite, a jugé que l’absence répétée de la partie défenderesse ne faisait pas obstacle aux débats.

Un calendrier électoral verrouillé entretemps

Le contentieux ne s’est pas déroulé en vase clos. En décembre 2024, un décret présidentiel a resserré les conditions de candidature, allongeant les délais de carence imposés aux anciens membres ou dirigeants de partis — une mesure que certains analystes ont jugée taillée pour empêcher une candidature de Rwasa. Dans la foulée, la Commission électorale nationale indépendante a écarté, fin décembre 2024, les listes de sa coalition « Burundi Bwa Bose  », en français  « Burundi pour tous » des législatives, au motif que ses membres demeuraient juridiquement rattachés au CNL — désormais dirigé par Girukwishaka — sans avoir formellement rejoint un parti de la coalition.

Ces élections législatives et communales se sont tenues en juin 2025 sans opposition significative : le CNDD-FDD au pouvoir a revendiqué environ 96,5 % des suffrages.

Deux versions de la légitimité

Rwasa attend de la Cour qu’elle « dise le droit » ; il estime que le congrès de Ngozi a violé à la fois les statuts du parti et la Constitution, et veut croire que s’il était autorisé à concourir, aucun candidat déclaré pour 2027 — ni le président Évariste Ndayishimiye, donné comme candidat à sa réélection par le CNDD-FDD, encore moins Gabriel Banzawitonde de l’APDR — ne pourrait le battre. « Eux-mêmes le savent bien. » Il va jusqu’à dire : « Je ne sais pas pourquoi ils ont peur de moi ! »

Interrogé sur l’absence répétée de ses adversaires aux audiences, il a laissé entendre qu’on aurait pu leur conseiller d’éviter de s’y présenter pour ne pas, assène-t-il, « se ridiculiser ».

Girukwishaka, de son côté, considère que sa légitimité a déjà été établie « en bonne et due forme » par les instances compétentes en 2024, et que la justice n’aura qu’à le confirmer. Il justifie les absences aux audiences par des questions procédurales non tranchées et par des craintes sécuritaires — coups sur le véhicules et intimidations. Girukwishaka conteste par ailleurs la méthode ayant conduit à l’éviction de Rwasa : sur environ 1 400 congressistes, seuls dix ont été cités dans la procédure, sans que les critères de cette sélection soient rendus publics.

Un précédent dans une longue histoire

L’affaire s’inscrit dans un schéma que la presse burundaise qualifiait déjà, avant 2015, de phénomène du « nyakuri » : la constitution, au sein d’un même parti d’opposition, d’une direction rivale reconnue par le pouvoir et perçue comme inféodée au CNDD-FDD. Le Frodebu, parti historique de Melchior Ndadaye, en avait fait l’expérience dès 2008, quand une scission menée par Jean Minani donna naissance au Frodebu-Nyakuri, très vite considéré comme un soutien du parti au pouvoir. L’UPRONA, le parti de Louis Rwagasore, connaîtra un scénario comparable entre 2013 et 2015, avec l’émergence d’une branche reconnue par le ministère de l’Intérieur face à la direction historique de Charles Nditije. Rwasa lui-même avait déjà vécu ce schéma avant la création du CNL : une branche rivale de son ancien parti FNL avait alors été reconnue par les autorités.

Du côté du pouvoir, on récuse toute implication. Interrogé en janvier 2024 sur les difficultés internes du CNL, le secrétaire général du CNDD-FDD, Révérien Ndikuriyo, avait estimé que le parti au pouvoir n’était pour rien dans le blocage. Chacun, disait-il en substance, doit régler ses propres « déconvenues » sans en faire porter le poids au CNDD-FDD — les questions en jeu relevant, selon lui, d’un règlement juridique avec le ministère, et non d’un contentieux politique entre partis.

« J’entends dire que le CNL clame haut et fort que la source de ses difficultés, c’est le CNDD-FDD et le ministère de l’Intérieur, si ce sont les propos du président du CNL, j’aimerais le tranquilliser et lui dire que c’est faux », a-t-il tenu à préciser.

Ce qui se joue pour 2027

Au-delà du sort personnel des deux hommes, la décision de la Cour suprême pourrait fixer un précédent sur l’étendue du pouvoir de reconnaissance du ministère de l’Intérieur à l’égard des partis politiques, et sur la validité d’un congrès tenu en l’absence du président statutaire. Une décision favorable à Rwasa rouvrirait la question de la légitimité de la direction actuelle du CNL, et pourrait éventuellement lui ouvri une porte pour se porter candidat à la présidentielle. Une décision en faveur de Girukwishaka consoliderait au contraire, juridiquement, la situation en place — laissant à Rwasa la voie d’une candidature indépendante ou sous une autre étiquette, sous réserve des délais de carence introduits fin 2024.

Reste un troisième scénario que l’histoire récente de ce dossier invite à ne pas exclure : un nouveau report. Compte tenu des trois ajournements déjà survenus depuis 2024, rien ne garantit que le délai de deux mois annoncé le 16 juillet sera tenu.

Que la Cour tranche en septembre ou reporte à nouveau son verdict, l’issue de ce contentieux pèsera directement sur la configuration de l’opposition burundaise à l’aube de 2027 — et, plus largement, sur la question de savoir si un pluralisme politique réel demeure possible au Burundi.

 

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