
Depuis quelques années, l’Allemagne multiplie les initiatives autour de son passé colonial au Burundi. Formations universitaires, voyages d’étude, rencontres entre chercheurs, officiels ou journalistes : Berlin veut rouvrir le dossier de la mémoire coloniale, longtemps resté discret. Au cœur de ces initiatives, un projet prend progressivement forme : transformer l’ancien Boma de Gitega en musée destiné à accueillir des objets burundais aujourd’hui conservés dans des musées allemands.
«L’idée est de restaurer le Boma pour en faire un espace où les Burundais et les visiteurs pourront apprendre l’histoire et la culture du Burundi», explique Carsten Holscher, l’ambassadeeur d’Allemagne au Burundi.
Ces propos sont tenus le 13 mai 2026 le jour où plusieurs universitaires, chercheurs et invités se sont retrouvés dans les locaux de l’ambassade allemande à Bujumbura autour d’une présentation baptisée Carnet de voyage. Par cette dernière, Dr Christella Mariza Kwizera partagait l’expérience vécue durant son séjour en Allemagne en novembre 2024 dans le cadre des initiatives ci-haut citées.
Avec son équipe, elle avait visité plusieurs institutions muséales allemandes, parmi lesquelles le Humboldt Forum, le Musée ethnologique de Leipzig ou encore les musées à ciel ouvert en plus des entretiens avec le ministère allemand des affaires étrangères. L’objectif du voyage : apprendre du fonctionnement de ces espaces de mémoire… et voir ce qui pourrait inspirer le Burundi.
Derrière ces échanges d’expériences, un autre chantier apparaît : celui de la restitution des objets culturels burundais emportés durant la période coloniale. Et pour les accueillir, le choix s’est porté sur le Boma de Gitega.
Pourquoi Boma ?
Boma a été construit en 1912 sous l’administration du Résident allemand Von Langenn et devait permettre à l’autorité coloniale de mieux contrôler le Royaume du Burundi et d’étendre son influence dans la région orientale selon différentes sources.
Actuellement abritant le cachot de la police, ce fortin emblématique pourrait changer complètement de fonction.
«Nous avons aussi été interpellés par un appel du président de la République demandant aux anciennes métropoles de participer à la reconstruction du pays», explique Tanja Knittler, la chargée des affaires à l’ambassade de l’Allemagne au Burundi.
Selon elle, le projet vise autant la restauration du bâtiment que la préparation d’un futur lieu d’exposition pour les objets culturels appelés à être restitués dans un futur qui devrait être proche.
Un musée de plus dans une seule ville, une bonne idée ?
La question s’est vite invitée dans les échanges après la présentation de Christella Mariza Kwizera: pourquoi encore un musée à Gitega alors que la ville abrite déjà le Musée national ?
Pour certains participants, il aurait été préférable d’installer un nouveau musée dans une ville comme Bujumbura, qui ne dispose pas d’infrastructure similaire. D’autres voient plutôt dans ce projet une occasion de transformer Gitega en véritable ville mémorielle.
«Avec Boma transformé en musée, un visiteur pourra mieux rentabiliser son expérience touristique», glisse un intervenant. Dr Mariza insiste toutefois sur une nuance importante : les deux musées n’auront pas la même vocation. «Le Musée national raconte surtout le Burundi précolonial. Boma, lui, portera davantage sur la période coloniale et le vécu des Burundais de cette époque», explique-t-elle.
Quid de la gestion du futur musée ?
Autre sujet qui a animé les échanges : la question de la gestion. Car un musée, rappellent les universitaires présents, ne se limite pas à exposer quelques objets derrière des vitrines. Et, «Boma devrait devenir un modèle de ce qu’est réellement un musée au Burundi», estime Ferdinand Mberamihigo, doyen de la faculté des lettres et des sciences humaines à l’Université du Burundi.
Face à ces inquiétudes, Dr Edouard Nzoyihera se veut rassurant. «Pendant longtemps, on disait que le Burundi ne disposait pas de personnel qualifié. Aujourd’hui, le pays a commencé à former ses propres spécialistes. Moi-même, je détiens un doctorat en muséologie», souligne-t-il.
Dr Nzoyihera révèle également qu’un projet soutenu par l’UNESCO autour de la rénovation du Musée national de Gitega prévoit déjà des formations spécialisées pour le personnel des musées. Une filière universitaire de muséologie pourrait même voir le jour à l’Université du Burundi.
Reste ensuite la question du modèle économique. Qui donnera le sou pour faire fonctionner le futur musée une fois les travaux terminés ? «Comme dans tous les projets financés par l’Allemagne, notre rôle se limite à la mise en œuvre. Ensuite, la gestion revient au partenaire local», précise Tanja Knittler.
Si un tel modèle laisse des incertitudes après le retrait du bailleur initial, Christella Mariza anticipe déjà comment le projet pourrait s’autofinancer lui-même. Ici, elle évoque notamment des activités annexes génératrices de revenus, à l’image de certains modèles observés en Allemagne.
Les 424 vaches, le dossier qui revient toujours
Impossible de parler mémoire coloniale allemande au Burundi sans voir revenir la question des « 424 vaches ». Cette amende imposée au Roi Mwezi Gisabo après sa résistance face à l’installation allemande continue de symboliser, pour beaucoup, les injustices de la période coloniale.
Et même lorsque le sujet n’est pas officiellement à l’ordre du jour, il finit presque toujours par surgir. Ce fut encore le cas lors des échanges autour du projet Boma.
Une question à laquelle, Berlin reste prudent toutefois. «La restitution des 424 vaches relève d’un autre niveau de discussions diplomatiques», répond Tanja Knittler. Pour l’instant, insiste-t-elle, les discussions portent surtout sur les objets culturels conservés en Allemagne et sur la création d’un espace capable de les accueillir.
Et pour Boma, la suite du projet devrait désormais être suivie par un comité de pilotage mixte burundo-allemand, informe toujours Knittler