Ubutinyanka ou quand les hommes sont face aux menstruations : soutien, tabou et « masculinité positive »

Lievin Niyogusengaaoût 21, 202610min240
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Pendant longtemps, les règles ont été reléguées au silence, à la gêne et aux seules femmes. Mais les lignes commencent à bouger : des hommes en parlent, des familles changent leurs habitudes et certaines organisations mettent les protections menstruelles à disposition. Et si la bonne volonté ne suffisait plus, sans des réformes plus ambitieuses ?

Dans le bus, Roger Girukwishaka remarque des traces de sang sur le siège voisin. Il comprend avant même que son amie ne dise un mot : elle a ses règles, et ne s’y attendait pas. En quelques secondes, il l’aide à descendre, file dans une boutique acheter une serviette hygiénique et attend qu’elle trouve où se changer.

Rien d’héroïque dans son récit, dit-il. Juste un réflexe. Mais ce réflexe, à en croire son expérience de commerçant, reste loin d’être banal : dans les boutiques qu’il a lui-même tenues, il dit n’avoir jamais vu un homme ou un garçon acheter une serviette hygiénique.

Un silence qui s’est construit

Dr Christella Mariza Kwizera

Ce silence n’a rien de naturel. Pour la sociologue Dr Christella Mariza Kwizera, enseignante à l’Université du Burundi, il s’est construit dans le temps, sous l’effet conjugué de la colonisation et d’une société qui, selon elle, n’a pas su retrouver ses propres repères.

Dans son analyse, la période précoloniale entourait les règles de rites et d’interdits, mais dans un cadre organisé, porté par les femmes de la communauté — tantes, voisines, aînées — et non vécu comme une honte. L’arrivée du christianisme dans le contexte colonial aurait ensuite, selon elle, contribué à reconfigurer ce rapport à l’intimité féminine en y introduisant davantage de honte et de culpabilité. La société actuelle aurait ainsi, estime-t-elle, hérité de ce malaise sans retrouver l’accompagnement collectif d’autrefois.

Un constat que partage Mujiji Joseph, Représentant légal de la Coalition des Hommes contre les violences faites aux femmes. Pour lui, les règles restent perçues comme une affaire exclusivement féminine parce que les milieux burundais demeurent fortement masculinisés, y compris, note-t-il, par les femmes elles-mêmes, et parce que l’école et la famille manquent cruellement d’information sur le sujet.

Trois milieux, un même apprentissage

Léonce Miburo n’a pas attendu les premières règles de sa fille pour lui en parler. Il l’a préparée à l’avance aux changements de son corps comme aux risques de grossesse. La même approche, dit-il, a été adoptée avec ses garçons : le sujet ne devait pas être réservé aux filles.

En milieu professionnel, Aline*, une salariée burundaise a, elle aussi, choisi de briser le silence par un geste simple. Un jour, elle a apporté des serviettes hygiéniques au bureau et a lancé à ses collègues : « Celle qui aura besoin d’une serviette hygiénique pendant ses règles peut venir en prendre ici. »

La phrase a d’abord surpris, hommes comme femmes, certains se montrant gênés de voir ainsi exposé un sujet jusque-là réduit au silence. Ce qui l’a surtout interpellée, raconte-t-elle, c’est de voir des femmes elles-mêmes se retenir, alors qu’elles sont directement concernées.

La gêne a pourtant fini par céder. Aujourd’hui, les collègues osent demander à une femme qui ne se sent pas bien si elle a ses règles, et même une visiteuse peut demander une serviette sans provoquer le même malaise. Pour elle, cette expérience devrait dépasser le cadre des initiatives individuelles : de la même manière qu’une organisation met du savon à disposition, elle devrait fournir des protections menstruelles à celles qui en ont besoin.

Chez Yaga, cette logique est devenue une politique d’entreprise. Selon son directeur exécutif, Spageon Ngabo, les serviettes hygiéniques figurent depuis plusieurs années parmi les fournitures commandées chaque mois, au même titre que le papier ou le café. Elles sont déposées librement dans les lieux d’aisance, sans formalité susceptible d’exposer la vie privée des employées. Les absences liées aux douleurs menstruelles y sont également tolérées d’office.

De quoi Ngabo invite les autres organisations à s’inspirer de la pratique qu’il juge d’ailleurs, peu coûteuse.

Féliciter les hommes ? Mais non !

Si les certains hommes comprennent bien et s’impliquent dans la gestion des menstrues, faut-il parler de « masculinité positive » ? Dr Mariza s’en méfie. Pour elle, le concept constitue « un cadre importé qui risque d’enfermer les femmes dans un rôle de victimes et de féliciter les hommes pour des comportements qui devraient simplement relever de la norme. » Elle préfère parler de responsabilité communautaire partagée, et invite à puiser dans des repères plus proches, comme la solidarité portée par la philosophie Ubuntu.

Son propos déplace ainsi la question : il ne s’agit pas seulement d’apprendre aux hommes à « aider » les femmes pendant leurs règles, mais de faire en sorte que cette implication ne soit plus considérée comme un geste exceptionnel.

Une affaire d’État autant que de famille

Ces gestes individuels ne suffisent pourtant pas, à eux seuls, à transformer une norme sociale. Les personnes interrogées convergent vers un même constat : sans traduction institutionnelle, ces avancées resteront suspendues à la bonne volonté de quelques-uns.

À l’école d’abord, où le sujet pèse lourd. Mujiji Joseph plaide pour que les serviettes hygiéniques deviennent une fourniture scolaire standard et gratuite, au même titre que les cahiers. Une mesure qui, selon lui, réduirait l’absentéisme des filles et, dans certaines régions, le risque de mariage précoce qui peut suivre l’arrivée à la puberté. Il insiste aussi sur la formation des enseignants, souvent démunis face à une élève en difficulté. Un manque que confirme Kwizera depuis l’Université, où elle observe des étudiantes pénalisées par des enseignants hommes qui ignorent simplement ce qui leur arrive.

Sur le plan économique, Yaga porte depuis 2019 un plaidoyer qui n’a pas encore abouti à son objectif : exonérer l’importation des serviettes hygiéniques. Son directeur pointe une incohérence qu’il juge difficile à justifier : l’État exonère l’importation de véhicules pour ses dignitaires, mais pas celle d’un produit de première nécessité pour des centaines de milliers de femmes et de filles.

Plus loin encore sur l’échiquier des mesures possibles, Dr Mariza avance une proposition plus disputée : un congé menstruel accordé sur justificatif médical en cas de pathologie gynécologique avérée. Une piste qui, selon elle, n’a jamais fait l’objet d’un véritable débat public au Burundi, mais qu’elle appelle à porter aussi bien devant les employeurs que devant les décideurs publics.

Quatre mesures, quatre échelles — scolaire, professionnelle, fiscale et légale — mais un même message : ce qui commence par le geste d’un père, d’un ami ou d’une collègue ne peut aboutir qu’avec une décision politique. « Ubutinyanka » ne sera vraiment l’affaire de tous que le jour où l’État, l’école et l’entreprise cesseront de la laisser aux seuls individus de bonne volonté.

Photo : Projet AGIR _ Bénin

Article produit dans le cadre du projet Twirinde Ikumirana, financé par l’Union européenne à travers par ONU Femmes et mis en œuvre en consortium avec : le Collectif des Associations et ONG Féminines du Burundi – CAFOB, le Forum des Femmes du Burundi – FNF et United for Children Burundi bw’Uno Munsi – UCBUM.


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