Rwagasore : Au tombeau des regrets, jeunesse, apprenons

Alain Colin Izereoctobre 15, 202612min180
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16:29:26jeudi 15 octobre 2026Bujumbura · GMT+2

Je m’appelle Alain Colin Izere. Je travaille depuis quelques mois à Iris News. Dans mes couvertures et mes reportages de terrain, certains sujets nourrissent davantage ma passion journalistique que d’autres, que j’aborde sans grand engouement, juste pour cocher les cases de l’agenda rédactionnel. Celui que je vais vous relater à travers ces lignes fait partie des premiers.

La rédaction me désigne pour recueillir des photos et des anecdotes à l’occasion de la célébration du 65e anniversaire de l’assassinat du prince Louis Rwagasore. Je me rends dans différents lieux : l’hôtel Tanganyika, où il a été assassiné, Bukeye, où il est né, le lycée de Gitega, où il a commencé son cursus secondaire, connu surtout sous le nom d’ENG, et surtout le mausolée de Vugizo, où il repose.

ENG Gitega, une des écoles fréquentées par le prince Rwagasore

Partout, j’y vais avec passion. En chemin, je me mets dans le thème en écoutant des chansons qui racontent l’héroïsme de Rwagasore, ainsi que son emblématique discours prononcé après la victoire de l’Uprona. Je me laisse emporter par ce courant de mots poignants et de souvenirs autour de cet homme qui a tout sacrifié pour arracher l’indépendance du Burundi.

Ces chansons réveillent aussi des souvenirs d’antan, lorsque, lors des journées commémoratives à l’école, nous écoutions son discours avec cette envie presque irrépressible d’en graver chaque phrase dans notre mémoire.

Je vais surtout vous parler du mausolée de Vugizo.

Vugizo surplombe Bujumbura, depuis la colline de Kiriri. La légende raconte que Rwagasore n’aurait pas dû être enterré là.

Selon les recherches de l’historien et politologue Égide Nikiza, le choix du lieu des funérailles du prince Louis Rwagasore, assassiné le 13 octobre 1961, aurait contribué à préserver la souveraineté du Burundi sur Bujumbura. Alors que les autorités coloniales belges souhaitaient transférer sa dépouille à Gitega pour éviter des manifestations contre la Belgique, les nationalistes de l’Uprona ont insisté pour que le prince soit finalement enterré à Bujumbura, sur la colline de Vugizo, où son mausolée est devenu un symbole national. S’appuyant sur les mémoires de Jean-Paul Harroy, ancien résident général belge au Burundi, Égide Nikiza avance que cette inhumation dans la capitale aurait permis d’affirmer symboliquement son appartenance au territoire burundais, à un moment où le statut particulier de Bujumbura aurait pu alimenter des ambitions de maintien sous autorité étrangère après l’indépendance.

Mais ceci n’est pas mon sujet aujourd’hui. Refermons cette parenthèse.

Le mausolée de Vugizo
Le mausolée de Vugizo

Face à la tombe, le poids de l’histoire

Nous arrivons à Vugizo. D’abord, nous admirons Bujumbura depuis cette colline qui surplombe la ville. Puis vient le moment de négocier l’accès pour prendre des photos et d’expliquer qui nous a envoyés. Un véritable casse-tête.

« Aho ntimuri muri babandi ? » Autrement dit : « Vous n’êtes pas comme les autres, là ? » nous lance l’un des responsables.

Nous gardons notre calme et restons positifs. Une stratégie mêlant feinte et fermeté nous permet de nous tirer d’affaire à la hâte. Elle nous épargne le pire : rentrer bredouilles et, surtout, affronter les griffes acérées de notre direction, peu indulgente face aux mains vides.

Enfin, le feu vert est accordé. Nous nous empressons de rapporter à la rédaction ce que nous découvrons de cette sépulture d’un homme cher à notre histoire et à notre petit pays.

Je regarde le grand tombeau. Mon collègue me montre alors où reposent Marie Pia et Marie-Thérèse, les deux petites filles de Rwagasore. Deux innocences fauchées trop tôt, dans des circonstances qui ne sont pas encore officiellement connues, laissant derrière elles une douleur et des questions sans réponses.

Je reste là, figé, hypnotisé, le regard incandescent face à cette réalité qui me bouleverse. Soudain, l’un des peintres me lance :

« Abo nibo batumye Imana idufatira ibihano », autrement dit : « C’est à cause d’eux que Dieu nous punit. »

Je me sens interpellé. « Est-il en train de nous punir ? » lui demandé-je, en rebondissant sur ses propos.

Et si le Burundi portait un châtiment ?

Il se lance alors dans un récit du passé. De 1962 à 2025, les événements défilent : l’ascension au pouvoir de la Première République, les massacres de 1972, les renversements de pouvoir, le bain de sang de Ntega-Marangara, le premier rendez-vous électoral au Burundi en 1993 et la tragédie qui a suivi, jusqu’à la révolte et au départ de certains Burundais vers les maquis.

Avec l’acrobatie oratoire des grands politiciens, il me raconte les accès au pouvoir, les réussites et surtout les failles des régimes successifs. Il rassemble tout cela dans un même panier de châtiment que Dieu nous aurait infligé, ou continuerait de nous infliger.

De l’autre côté, mon collègue reste immobile, les yeux fixés sur le portrait de Rwagasore. Quelques mots, prononcés avec amertume, me parviennent à peine :

« Rwagasore, reviens-nous, s’il te plaît. Le Burundi a tant besoin de toi, de ton amour de la patrie et de ton courage… »

Dans ce tourbillon d’émotions, une autre question émerge. Pourquoi ce sépulcre de Rwagasore et de ses compagnons de lutte, parmi lesquels Pierre Ngendandumwe et Ignace Kamatari, ne constitue-t-il pas un lieu touristique pour le pays ? s’interroge mon collègue.

L’un des peintres prend alors plaisir à nous raconter que, parfois, même certains travaux d’entretien, comme le renouvellement de la peinture, sont conditionnés par les besoins du moment.

Comme journalistes, nous aurions aimé rencontrer sur place une personne qui connaît bien les événements du 13 octobre 1961, quelqu’un capable de raconter le choix du lieu et d’expliquer avec passion quelques inscriptions énigmatiques dont le sens n’est pas immédiatement compréhensible.

L’histoire qui s’efface avec ses témoins

La même quête nous avait conduits à l’hôtel Tanganyika. Nous nous y étions aventurés avec un scepticisme profond, mais aussi avec l’espoir d’y retrouver quelques traces du drame : la table sur laquelle Rwagasore se serait affaissé après avoir reçu la balle de Kageorgis, sa prestigieuse voiture, la chaise sur laquelle il se serait assis ou encore le gobelet qu’il aurait utilisé. Nous voulions retrouver quelque chose de cette histoire, ressentir l’atmosphère du lieu.

Malheureusement, nous n’y trouvons rien. Notre question semble d’ailleurs peu pertinente aux yeux du propriétaire, et je lui en veux de n’avoir rien conservé.

Je lui fais part de mon sentiment et de mon souhait le plus profond, que je partage avec pas mal de Burundais : faire de cet endroit un lieu touristique. Mais c’est comme plaider l’impossible. Peut-être y voit-il une responsabilité de l’État. Peut-être existe-t-il d’autres raisons et enjeux que j’ignore…

Quand la mémoire devient un patrimoine

Sous d’autres cieux, pourtant, de tels lieux sont considérés comme des espaces de mémoire. Ils sont conservés et aménagés pour immortaliser l’histoire, attirer des touristes et générer des devises dont le Burundi a tant besoin.

Car un pays ne se construit pas seulement avec des routes, des bâtiments et des projets d’avenir. Il se construit aussi avec la mémoire de ceux qui ont marqué son histoire.

Le mausolée de Rwagasore, comme l’hôtel Tanganyika et tant d’autres lieux chargés de notre passé, ne devrait pas être un simple vestige que l’on visite par curiosité, ni un endroit que l’on entretient selon les besoins du moment. Il ne devrait pas non plus devenir une simple destination du 13 octobre, réservée à des recueillements de façade ou de circonstance.

Ces lieux méritent d’être documentés, préservés et transmis aux générations futures. Il ne s’agit pas seulement de faire revivre les morts, mais d’empêcher que leur histoire ne meure une seconde fois.

Car lorsqu’un peuple néglige les traces de son passé, il risque de perdre une part de ce qui lui permet de comprendre son présent et d’imaginer son avenir.

Rwagasore ne reviendra certainement pas. Mais le Burundi peut encore choisir de faire vivre sa mémoire.

 

 

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