Ne cherchez plus la Silicon Valley. On a mieux. Bienvenue à Bujumbura, la Seminar Valley. Avec ses succursales « stratégiques », : Gitega quand on veut faire sérieux et « décentralisé », Bugarama-Ngozi quand on veut faire frais, Rumonge quand on veut faire chic avec vue sur le lac.
Certains hôtels ont tout compris. Ils ne font plus de l’hôtellerie, ils font de la séminarologie. Salles réservées jusqu’en 2028. Formule tout compris : une salle, un projecteur qui ronronne plus qu’il n’affiche, une eau au goût de javel (mais dont le fabricant a bien payé sa « commission ») et un micro qu’il faut gifler trois fois pour qu’il daigne marcher.
Le principe est génial. Une ONG a un budget à brûler avant le 31 décembre ? Séminaire. Un ministère doit justifier une ligne « renforcement des capacités » ? Séminaire. Un bailleur s’ennuie ? Séminaire. On n’a aucune capacité à renforcer ? Séminaire sur « comment identifier les capacités à renforcer ». On vient de finir un séminaire ? On fait un séminaire pour évaluer le séminaire.
Thème du jour : « Atelier de validation du rapport de l’atelier de restitution de l’atelier de lancement de l’étude de faisabilité de la validation ». Trois jours, clim à 16 degrés, on attrape la grippe mais on rentre avec 90 000 FBu. Ou encore : « Atelier de réflexion sur la résilience communautaire face aux changements climatiques à travers l’autonomisation des femmes veuves dans la filière manioc bio ». Personne n’a rien compris, mais ça sonne bien pour un rapport.
Les acteurs de la chaîne « aliment… » pardon, séminariale
C’est un écosystème parfaitement organisé. Plus stable que le gouvernement.
Il y a d’abord le Participant Professionnel. On le respecte. Tu le vois à TOUS les séminaires. Lundi : Agriculture. Mardi : Genre et VIH. Mercredi : Justice transitionnelle. Jeudi : Élevage de lapins nains. Costume délavé toujours prêt, repassé le dimanche. Il est expert en tout. Sa vraie compétence : savoir où s’asseoir pour être le premier sur la liste de présence avant 8h30. Car à 8h35, on pourrait clôturer la liste sans que son nom y soit. Il a cinq cahiers neufs jamais ouverts, aux logos de cinq projets différents.
Il y a le Directeur au Ministère. Le maître du jeu. L’atelier était prévu à 8h00 pile. Il ouvre à 10h00 pile. Selon amasaha y’Abarundi, il est parfaitement à l’heure. « Au nom du Ministre empêché, je déclare ouvert cet atelier crucial pour le devenir de notre Nation. » Photo de famille. À 10h20, il est déjà à un autre atelier tout aussi « crucial pour le devenir de la Nation ». À la fin de la journée, il a cumulé trois per diems et trois photos de famille. C’est le seul qui a vraiment renforcé ses capacités. Ses capacités financières.
Il y a le Consultant International. Il vient de Genève nous expliquer « Les potentialités insoupçonnées du Burundi à l’ère de l’IA et de l’économie verte ». Il n’est jamais sorti de l’hôtel. Son PowerPoint a été fait entre deux escales, avec des photos de zèbres qui ne vivent même pas au Burundi. Il parle deux heures. Per diem : 600 $. On applaudit. On dit : « C’est très pertinent. »
Et puis il y a le Logisticien du projet. On croyait que le maître du jeu, c’était le Directeur. Erreur : le vrai boss, c’est lui. Il connaît le vrai ordre du jour. Pas celui sur papier. Le vrai : à quelle heure on mange, qui a eu le marché du buffet, qui a fourni l’eau. Au propriétaire de l’hôtel, il glisse en aparté, l’air blasé : « Tu sais, sur le buffet, 15 % me reviennent. Si tu ne veux pas, il y en a cent autres qui peuvent nous accueillir. » C’est lui qui décide si tu auras le poulet qui a couru ou celui qui a été rattrapé par la mort.
Le Code pénal du « séminariste »
Des lois non écrites, plus respectées que la Constitution.
a) La Loi du Hochement : on ne contredit jamais le facilitateur qui lit ses diapos depuis 45 minutes. On hoche la tête. On lâche un « Très pertinent », « Approche holistique », « Paradigme très intéressant ». On attend l’enveloppe.
b) La Pause-café est une religion : ce n’est pas une pause. C’est LE séminaire. On juge un atelier à la qualité de ses samoussas. Y a-t-il du choix ? Café, lait, thé noir, jus de passion qui contient plus de sucre que de passion ? Le beignet est-il bon ? Si oui, le séminaire est une réussite. Le rapport, on s’en fout.
c) Le Mystère de la Viande : au buffet, il y a toujours un monsieur debout devant la viande. Il te regarde droit dans les yeux. Il te sert UN petit morceau. Je me demande souvent : pourquoi garde-t-il si jalousement une vache déjà dépecée, lui qui ne l’a jamais gardée vivante ? Bizarre lui. Bref, la loi est claire : on ne prend jamais plus d’un morceau.
d) La Loi de 16h00 : on ne pose JAMAIS une question qui risque de prolonger au-delà de 16h00. Une question comme « Qu’en est-il de la durabilité de la pérennisation de la résilience ? », posée à 15h58, est un crime contre l’humanité. Son auteur sera lynché au parking. On a tous un bus de 16h30 à attraper. Et un per diem à aller boire.
e) La Photo de famille est sacrée : on peut sécher la présentation, la pause-café, même le buffet. Jamais la photo. Le Directeur au centre, le Consultant à sa droite et, glissé au premier rang, le Participant Professionnel, qui collectionne les photos comme les cahiers. Elle se prend dès l’ouverture, avant que les officiels ne s’évaporent. Personne ne lira le rapport. Mais la photo ira sur la page Facebook du projet et dans le rapport au bailleur. C’est le seul livrable que tout le monde regardera.
À ce propos, je vous invite à mon prochain séminaire : « Stratégie nationale de réduction des séminaires inutiles pour une meilleure efficacité des séminaires utiles ». Per diem : 50 000 FBu. Pause-café incluse, avec deux sortes de samoussas et un jus de passion qui contient enfin un peu de passion. Celui qui arrivera à 8h00 ne sera pas ponctuel, il sera naïf : il aidera le Logisticien à brancher le projecteur. Venez nombreux.
p.s : Ça sort comme ça, cru, ça crie parfois, ça grince, mais ça rit. Les papiers de cette rubrique ne sont que pur humour, pur beurre, sans rancune ni rancœur. Ce n’est que de la plume, pas de la polémique.

