Le développement communal : une utopie face aux coupures répétitives d’électricité

Juste Nobel Nkunzimanaoctobre 17, 202614min860
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23:18:48samedi 17 octobre 2026Bujumbura · GMT+2

Wishful thinking : locution anglaise désignant le souhait de voir advenir ce que les réalités du quotidien s’obstinent à contrarier. Au Burundi, faire des communes les foyers d’un développement économique ambitieux relève de ça : comment prétendre faire tourner l’économie quand le courant, y en a pas ? Entre les explications de la REGIDESO, le témoignage d’un industriel, ancien parlementaire, l’avis d’un représentant des consommateurs et l’analyse d’un universitaire, le point sur une crise qui met à l’épreuve les ambitions de développement des communes burundaises.

À Bujumbura comme dans plusieurs communes du pays, les perturbations de l’approvisionnement en électricité sont devenus communs. Elles bouleversent plus seulement le quotidien des ménages. Elles paralysent les activités économiques, alourdissent les coûts de production, fragilisent les petites entreprises et compliquent le fonctionnement de plusieurs services essentiels. Dans ces conditions, comment envisager le développement des communes sans un accès fiable à l’énergie ?

Il y a quelques années, les délestages étaient certes fréquents, mais leur rythme semblait relativement prévisible. Dans certains quartiers, les habitants savaient à quels moments l’électricité serait disponible ou interrompue et pouvaient organiser leurs activités en conséquence. Aujourd’hui, cette organisation est devenue difficile. Les coupures se multiplient, deviennent de plus en plus prolongées, et touchent également des zones autrefois relativement épargnées.

Derrière ces interruptions se dessine une réalité plus préoccupante : des ménages qui peinent à s’organiser, des entrepreneurs contraints de revoir leurs dépenses et des industries confrontées à des risques de pertes de production. Autant de difficultés qui interrogent les conditions nécessaires au développement économique local.

Des ménages aux entreprises, une économie fragilisée

Dans le quartier Bwiza, N.L. a presque oublié la période où l’approvisionnement en électricité était plus stable.

« Le courant est coupé presque chaque jour. Il y a des jours où nous passons toute la journée sans électricité. Du jeudi au dimanche, nous nous sommes habitués à ne pas en avoir », témoigne-t-il.

Cette irrégularité contraint les ménages à revoir leurs habitudes, notamment en matière de conservation des aliments et d’organisation des activités quotidiennes. Pour ceux qui ne disposent pas de solutions alternatives, chaque coupure supplémentaire complique davantage la vie de tous les jours.

Les conséquences se font également sentir dans les petites entreprises. Entrepreneur dans le secteur du secrétariat public à Bujumbura depuis 2018, Nkurunziza Eric a vu ses conditions de travail se dégrader. Alors qu’il était parvenu à développer son activité et à subvenir à ses besoins, il doit désormais composer avec les coupures d’électricité, les dépenses liées au carburant, les taxes et le loyer. « Il est devenu difficile de travailler toute la journée avec le groupe électrogène vu le manque de carburant dans les stations. Nous ne le démarrons qu’à l’arrivée d’un client », explique-t-il.

Les répercussions se ressentent aussi sur les prix et la clientèle. « Le prix de l’impression, autrefois fixé à 300 FBu, est passé à 500 FBu. On ne reçoit plus de commandes, que ce soit pour les invitations, les affiches et autres. Certains clients privilégient des prestataires capables de livrer rapidement, et c’est difficile de les rassurer dans ce sens-là », déplore-t-il.

À ces difficultés s’ajoute la pression fiscale. Pour préserver son activité, Nkurunziza Eric envisage de quitter le centre-ville et de louer un local moins cher en périphérie.

Si les petites structures tentent de s’adapter comme elles le peuvent, les conséquences peuvent être encore plus lourdes pour les entreprises employant de nombreux travailleurs.

Selon G.L., responsable d’une entreprise comptant entre 150 et 200 employés, les interruptions d’électricité entraînent des dépenses supplémentaires, notamment pour l’achat de carburant. « On achète 100 litres par jour, au prix de 30 000 FBu la bouteille de 1,5 litre. Il suffit de faire les calculs. Et là, je ne vous parle même pas du carburant des véhicules de travail qui sont toujours en route. Avec les embouteillages, les coûts sont énormes », déplore-t-il.

Pour cet entrepreneur, la combinaison des dépenses supplémentaires, des impôts et des taxes fait peser une menace sur la pérennité des entreprises. Il estime que certaines pourraient être contraintes de fermer si ces difficultés persistent.

L’industrie face au risque de pertes de production

Au-delà des commerces et des services, les coupures d’électricité fragilisent également les activités industrielles. Une interruption au cours d’un processus de production peut entraîner des pertes considérables, particulièrement lorsqu’une entreprise ne dispose pas d’un groupe électrogène ou d’une autre source d’énergie de secours.

Victor Girukwishaka, promoteur de Lovimax Tea Factory, une usine de transformation du thé située dans la commune de Muramvya, met en garde contre les conséquences de ces interruptions. « On ne peut pas parler de développement industriel dans un contexte marqué par des interruptions récurrentes », estime-t-il. Une coupure en pleine transformation peut compromettre toute une production, particulièrement dans le secteur du thé.

Il a notamment exprimé cette préoccupation lors d’une séance d’échange entre les opérateurs économiques et le ministre chargé du Commerce.

Pour Pierre Nduwayo, directeur général de l’ABUCO, les conséquences dépassent les seules pertes enregistrées par les entreprises. « Les interruptions répétitives constituent une entrave au développement socio-économique du pays. Du travail de bureau aux petites activités génératrices de revenus, cela fait que l’État ne perçoit plus les recettes attendues et que les ménages ne parviennent plus à se procurer les biens vitaux », souligne-t-il.

Ainsi, les coupures d’électricité affectent simultanément plusieurs maillons de l’économie : la capacité des entreprises à produire, celle des travailleurs à exercer leurs activités et celle des ménages à satisfaire leurs besoins. Elles posent aussi la question des recettes publiques, lorsque les activités économiques ralentissent.

Mais quelles sont les causes de cette situation ?

La REGIDESO pointe le déficit de production et le vieillissement du réseau de distribution

Lors du Conseil des ministres du 24 juin 2026, présidé par le chef de l’État, Évariste Ndayishimiye, le gouvernement a notamment décidé de miser sur la construction de barrages hydroélectriques sur les rivières Dama et Siguvyaye. Ces projets s’inscrivent dans la recherche de solutions au déficit énergétique du pays.

Mais les nouvelles infrastructures suffiront-elles à résoudre les difficultés actuelles d’approvisionnement ?

La REGIDESO attribue notamment les perturbations au déficit de production hydroélectrique, aux effets du changement climatique et aux pannes liées au vieillissement des réseaux électriques.

Jean Albert Manigomba, directeur général de la REGIDESO, indique que la consommation atteignait auparavant environ 116 mégawatts, tandis que la capacité totale de production s’élevait à près de 180 MW. Selon lui, les effets du changement climatique ont fait chuter la production sous la barre des 70 MW.

La REGIDESO précise par ailleurs que certains services essentiels, notamment les hôpitaux, l’aéroport et l’état-major, restent prioritaires dans l’approvisionnement en électricité.

Ces explications mettent en avant les contraintes auxquelles le secteur est confronté. Elles ne dissipent toutefois pas toutes les interrogations sur la distribution effective de l’électricité et sur la capacité du réseau à répondre aux besoins des ménages et des entreprises.

« Pourquoi parler de mégawatts sans électricité ? », s’interroge un économiste

Pour l’économiste Dr Diomède Ninteretse, la crise ne peut être comprise à travers les seuls chiffres de production. L’enjeu est aussi de savoir quelle quantité d’électricité parvient effectivement aux consommateurs.

« Le citoyen n’a pas besoin d’être informé des MW produits, mais il a besoin de l’électricité dans son compteur, dans sa maison, dans son atelier », souligne-t-il.

L’économiste estime que la REGIDESO doit reconnaître ses difficultés structurelles, notamment les insuffisances des infrastructures de transport et de distribution ainsi que les faiblesses dans la gestion du secteur.

Il dénonce ainsi le décalage entre les capacités de production annoncées et l’électricité réellement disponible pour les usagers. Selon lui, l’évaluation de la situation doit porter sur l’ensemble de la chaîne électrique, de la production jusqu’au consommateur final.

Le recours des entreprises industrielles au carburant pour produire leur propre électricité illustre, à ses yeux, ce paradoxe : un pays peut disposer de capacités de production sans parvenir à garantir un approvisionnement suffisamment fiable à ses opérateurs économiques.

L’économiste appelle ainsi l’Assemblée nationale à évaluer objectivement les investissements réalisés, les capacités réellement disponibles et les quantités effectivement distribuées, afin d’identifier les pertes éventuelles et les dysfonctionnements.

Au-delà de l’augmentation de la production, cette approche soulève donc une question centrale : comment garantir que l’électricité produite arrive effectivement jusqu’aux consommateurs qui en ont besoin ?

Diversifier les sources d’énergie pour sortir de la crise

Pour Pierre Nduwayo, la recherche de solutions doit dépasser les capacités actuelles de production et s’appuyer également sur la coopération régionale.

« Comme tous les autres Burundais, nous avons besoin d’un approvisionnement fiable pour nos activités quotidiennes et économiques. Face à ce problème qui touche toute la population, la REGIDESO devrait faire tout son possible pour garantir une fourniture régulière. Si les centrales existantes ne suffisent pas, le Burundi pourrait renforcer sa coopération avec d’autres pays pour avoir assez d’énergie », propose-t-il.

Il plaide également pour un soutien accru de l’État à la REGIDESO dans la recherche de partenariats régionaux et pour une accélération du développement de l’énergie solaire.

Certains établissements, quartiers ou secteurs de la ville pourraient ainsi être équipés de systèmes solaires afin de diversifier les sources d’approvisionnement et de réduire la pression sur le réseau national.

Les solutions évoquées par les acteurs interrogés reposent donc sur plusieurs leviers complémentaires : augmenter et diversifier la production, réhabiliter les réseaux de transport et de distribution, améliorer la gestion du secteur et développer des sources d’énergie alternatives, notamment le solaire.

Reste à déterminer comment ces orientations pourront être traduites en mesures concrètes et dans quels délais leurs effets pourront se faire sentir sur les consommateurs.

Au Burundi, la crise énergétique a depuis longtemps dépassé la simple question de l’éclairage. Elle s’invite dans les foyers, ralentit les petites entreprises, fragilise les industries, menace les emplois, décourage les investissements et ampute les recettes publiques.

Dans ces conditions, faire des communes de véritables moteurs du développement économique relève encore d’une ambition difficile à concrétiser. Du wishful thinking, diraient nos amis anglophones.

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