Laissons Ndadaye se reposer !

La Rédactionjuin 18, 202612min410
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Le projet de faire de Kwa Ndadaye un centre culturel est, en soi, une idée louable. Mais elle ne nécessite pas la destruction ou le déplacement des tombes. Au contraire, la présence des sépultures peut enrichir ce projet en lui donnant une profondeur historique et émotionnelle. Opinion.

Par Eric Ndayisaba, chercheur historien. Enseignant d’universités.

 La Place des Martyrs de la démocratie, dit Kwa Ndadaye, est devenue un symbole de notre histoire conflictuelle particulièrement celle des années 1990. L’annonce du projet d’exhumer et de transférer les restes du président Melchior Ndadaye, ainsi que ceux d’autres personnalités politiques assassinées en 1993 et en 1994, suscite une vive émotion et appelle à une réflexion approfondie.

L’initiative soulève des questions fondamentales liées à la mémoire, au respect dû aux défunts et à la gestion du passé dans une société encore marquée par des traumatismes profondément enracinés.

Gupfa ukabura ivu ou la douleur d’une mort sans sépulture

Après l’assassinat du président Melchior Ndadaye, dans la matinée du 21 octobre 1993, ses assassins l’ensevelissent à la hâte sous des manguiers situés dans le camp para-commando, communément appelé « bataillon Para », à Musaga. Le lendemain, à la suite de la pression de la Croix-Rouge, les militaires déterrent les corps, les placent dans des cercueils en bois, puis les inhument dans les environs de l’AMSAR.

Mais la colère est immense parmi les Inziraguhemuka (les membres du Frodebu), le parti du président assassiné. Ils bravent la peur de la répression, se mobilisent et exigent la restitution des corps des victimes. La pression populaire devient alors très forte à Bujumbura, contraignant finalement l’armée à céder.

Les corps sont exhumés. Celui du président Melchior Ndadaye est transféré à l’Hôpital Militaire de Bujumbura afin de procéder à l’autopsie. Par la suite, sa dépouille est placée dans un cercueil en zinc, puis déposée dans une chambre frigorifique de la Brarudi, où elle est conservée dans l’attente de son inhumation.

L’organisation des funérailles ne fut pas aisée en raison de l’insécurité généralisée qui régnait alors dans le pays. Il fallut attendre un mois et demi après le drame pour procéder à l’inhumation. Deux jours avant les obsèques, les corps des victimes furent exposés en chapelle ardente au stade FFB afin de permettre à la population de leur rendre un dernier hommage.

L’inhumation officielle eut finalement lieu le lundi 6 décembre 1993 au palais présidentiel du 1er Novembre.

À ce jour, huit tombes y sont érigées : Melchior Ndadaye (président de la République), Pontien Karibwami (président de l’Assemblée nationale), Juvénal Ndayikeza (Ministre de l’Intérieur), Richard Ndikumwami (Directeur de la Documentation), Déo Bizimana (Gouverneur de Kirundo), Eusébie Nshimirimana (épouse de Sylvestre Ntibantunganya) et Sylvana Katabashinga (assassinée au même moment qu’Eusébie Nshimirimana). À cela s’ajoute une tombe vide, souvent assimilée à celle de Gilles Bimazubute (Vice-Président de l’Assemblée nationale), dont le corps n’a pas été retrouvé.

En 1994, le site accueillit également les dépouilles du président Cyprien Ntaryamira ainsi que celles des ministres Cyriaque Simbizi et Bernard Ciza, victimes du crash de l’avion survenu le 6 avril 1994 au Rwanda.

Ce lieu deviendra par la suite la Place des Martyrs de la démocratie, communément appelée Kwa Ndadaye, en hommage au président Melchior Ndadaye, élevé au rang de héros national de la démocratie en 2005. Il a sa propre trajectoire et son ancrage politique et historique, celui de la crise de 1993. Ce qui est différent du contexte politique du site de Vugizo où reposent les personnalités politiques des années 1960.

Kwa Ndadaye : un mémoriel à forte portée symbolique

Le mémorial Kwa Ndadaye n’est pas un espace ordinaire. Il est le produit d’un moment tragique de notre histoire, celui des violences politiques qui ont marqué le début d’une longue période de guerre civile.

Le souvenir de Melchior Ndadaye, en tant que premier président démocratiquement élu du Burundi, est particulièrement chargé d’émotion. Sa disparition brutale a marqué une rupture profonde dans l’histoire du pays. Aujourd’hui encore, son image suscite à la fois respect, espoir et douleur.

Le site incarne ainsi une mémoire collective : celle des espoirs démocratiques brisés, mais aussi celle des souffrances et des sacrifices. Ce site dépasse largement les individus qui y reposent. Sa mémoire évolue dans un contexte complexe de revendication, d’appropriation, voire de récupération sur les plans aussi bien national, partisan et familial. L’une des grandes complexités de cette question réside dans la coexistence de plusieurs formes de mémoire. Les personnalités qui y reposent appartiennent à la nation, mais elles restent aussi des pères, des époux, des enfants pour leurs familles. À cela s’ajoutent les appartenances politiques et les sensibilités partisanes qui, elles aussi, revendiquent une part de cette mémoire.

Il est important de rappeler que les événements de 1993 appartiennent à une histoire récente dont les blessures ne sont pas totalement refermées. De nombreuses familles portent encore le poids de ces tragédies. Certains proches des victimes étaient enfants au moment du drame ; d’autres n’ont jamais pleinement fait leur deuil.

Dans ce contexte, l’exhumation et le déplacement des corps risquent de raviver des traumatismes enfouis, tandis que l’opération peut être vécue comme une violence supplémentaire, une remise en question du repos des défunts et du travail de mémoire encore difficile.

Anthropologie de la mort à l’épreuve des temps présents

Dans la tradition burundaise, la mort est entourée d’un profond respect. Les rites funéraires ne sont pas de simples formalités : ils marquent le passage du défunt vers une autre forme d’existence et établissent un lien durable entre les vivants et les morts.

La sépulture est un espace sacré. Par exemple, planter un arbre sur une tombe symbolisait la continuité de la vie et l’ancrage du défunt dans la nature. Le terme intatemwa rappelle clairement cette idée : ce qui est enterré ne doit pas être dérangé.

Cette conception rejoint une vision plus large, partagée dans de nombreuses cultures africaines, où les morts ne disparaissent jamais. Comme l’écrivait Birago Diop, ils continuent de vivre dans les éléments de la nature et dans la mémoire des vivants. Dès lors, déplacer une tombe n’est pas un acte anodin : c’est une rupture dans ce lien sacré.

Cependant, force est de constater que les crises violentes de l’époque contemporaine ont profondément modifié le rapport à la mort. Celle-ci tend à être banalisée, tandis que les cérémonies funéraires font souvent l’objet d’une forte médiatisation. La profanation et la chosification des lieux de sépulture, quels que soient les motifs avancés, témoignent d’un manquement grave sur le plan anthropologique.

En bref, dans les sociétés marquées par les conflits violents, les lieux de mémoire jouent un rôle essentiel. Mais ils doivent être gérés avec prudence et responsabilité afin d’éviter de raviver les tensions. Toute transformation de ces lieux devrait donc être envisagée dans le respect de leur valeur historique, mémorielle et symbolique. Dans une société traumatisée comme la nôtre, honorer les morts est un acte thérapeutique à l’endroit des vivants.

Le projet de faire de Kwa Ndadaye un centre culturel est, en soi, une idée louable. Mais elle ne nécessite pas la destruction ou le déplacement des tombes. Au contraire, la présence des sépultures peut enrichir ce projet en lui donnant une profondeur historique et émotionnelle.

En plus, le Burundi a besoin plutôt de symboles stables, capables d’unir. Dans cette perspective, le mémorial Kwa Ndadaye doit être protégé comme un espace sacré, témoin de notre histoire et guide pour notre avenir.

Eric Ndayisaba a obtenu son diplôme de doctorat en histoire en novembre 2019 à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour, en France. Aujourd’hui professeur associé, il enseigne l’histoire à l’École Normale Supérieure et à l’Université du Burundi. Membre associé du laboratoire Les Afriques dans le Monde (LAM-Sciences Po Bordeaux), il s’intéresse à la sociohistoire des crises politiques dans la région des Grands Lacs, notamment à travers la mémoire familiale. Depuis 2020, il s’investit activement dans la réflexion sur l’histoire et la mémoire par des conférences et publications.

D’avril à juillet 2026, il participe à la Formation Internationale en Pédagogie Universitaire Numérique à l’Université Libre de Bruxelles à travers le Centre d’Appui Pédagogique, centrée sur son projet de l’enseignement d’Histoire du Temps Présent.

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