Kenya : une décision sur le petit commerce qui met l’EAC face à ses contradictions

Alain Colin Izereseptembre 24, 202613min460
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Une décision de Nairobi sur le petit commerce des étrangers a rapidement dépassé les frontières du Kenya. Entre inquiétude des commerçants burundais, réaction ferme de Bujumbura et excuses officielles du gouvernement kenyan, la polémique met surtout en lumière une contradiction : comment protéger les emplois locaux sans remettre en cause les principes du marché commun de l’EAC ? Décryptage.

Le 2 septembre, William Ruto reçoit à la State House des représentants des micro et petites entreprises. Il les lance un message: « les opportunités économiques créées au Kenya doivent d’abord profiter aux Kényans ! »

Pour le Président, les étrangers venus investir sont les bienvenus. Mais le petit commerce — vente ambulante, kiosques et autres activités de rue — ne devrait pas leur être réservé au détriment des jeunes kényans. La mesure doit s’appliquer à partir du 7 septembre. Le problème : l’annonce est rapidement comprise comme une interdiction générale faite aux étrangers de commercer au Kenya. Et la réaction ne se fait pas attendre.

À Nairobi, des centaines de Burundais se présentent devant leur ambassade à Kilimani. Certains cherchent des documents leur permettant de rentrer au pays. D’autres prennent la route de Malaba, à la frontière avec l’Ouganda, ou se dirigent vers les gares routières.

La peur s’installe. Surtout que, le 6 septembre, le ministre du Commerce Lee Kinyanjui avait précisé que l’entrée sans visa au Kenya ne donne pas automatiquement le droit d’y travailler ou d’y exercer une activité commerciale. Néanmoins, Nairobi tente alors de calmer le jeu. Le soir du 8 septembre, secrétaire principal aux Affaires étrangères, Korir Sing’Oei, explique d’abord que les propos présidentiels ont été sortis de leur contexte et renvoient notamment au débat sur le Local Content Bill 2025.

Au nom du Gouvernement kényan, il présente des excuses aux Burundais pour les difficultés provoquées par la confusion autour de la mesure et promet un accompagnement pour la régularisation des documents ainsi qu’un renforcement de la sécurité. Mais entre-temps, le mal est déjà fait…

Le paradoxe de l’EAC

Car derrière cette affaire se trouve une question plus large : jusqu’où un État membre de la Communauté d’Afrique de l’Est peut-il aller lorsqu’il veut protéger son marché du travail ? Le Kenya est l’un des membres fondateurs de l’EAC. Il est également signataire du Protocole sur le Marché commun de 2009.

Ce texte repose notamment sur la libre circulation des personnes et des travailleurs. Il reconnaît aussi le droit d’établissement et de résidence et interdit, dans ce cadre, les discriminations fondées sur la nationalité. La décision de Nairobi pose donc une question de compatibilité avec les engagements régionaux.

D’autant que le Kenya avait déjà été de l’autre côté du problème. En juillet 2025, une mesure similaire prise par la Tanzanie avait suscité les critiques de Nairobi. Lee Kinyanjui, alors déjà ministre du Commerce, avait dénoncé une violation des engagements de l’EAC. Le retournement est donc difficile à ignorer : ce qui était contesté chez le voisin est désormais défendu chez soi.

Pourquoi le Burundi monte au créneau

À Bujumbura, l’affaire est prise au sérieux. Ce que plus d’un salue par ailleurs. Le 5 septembre, le ministre des Affaires étrangères Édouard Bizimana réunit en urgence les ambassadeurs des pays de l’EAC. Pour le gouvernement burundais, le problème ne se limite pas au commerce. Bizimana évoque notamment les violences dont certains commerçants burundais auraient été victimes. Il fait également le lien avec une déclaration prononcée le 18 juin par un député kenyan appelant les Burundais à rentrer chez eux.

Selon lui, le discours présidentiel du 2 septembre aurait ensuite contribué à exacerber les tensions. Le ministre souligne par ailleurs que les Burundais semblent particulièrement concernés par la situation. Il évoque aussi un possible lien avec le calendrier électoral kenyan. Bujumbura reconnaît au Kenya le droit de décider de sa politique commerciale. Mais pas celui de mettre en danger la sécurité ou la dignité de ses ressortissants.

Le message transmis à Nairobi se veut donc sans équivoques : « le gouvernement kenyan sera tenu responsable de ce qui arriverait aux citoyens burundais. » Bujumbura brandit même la possibilité de mesures de réciprocité. Dans le même temps, des bus doivent être envoyés au Kenya pour faciliter le retour de certains commerçants.

L’ambassade du Burundi à Nairobi annonce également la délivrance gratuite de laissez-passer.

Le petit commerce, bouc émissaire du chômage ?

Derrière la mesure, le Gouvernement kenyan défend avant tout une logique économique. Le pays compte une population jeune et un marché du travail qui peine à absorber tous les nouveaux arrivants. Réserver certaines activités aux Kényans est donc présenté comme un moyen de créer davantage d’opportunités pour les jeunes. Le chômage des jeunes figure d’ailleurs parmi leurs principales préoccupations. Une enquête menée en 2026 indique que sept jeunes sur dix le considèrent comme la principale menace pour leur communauté.

Mais une question demeure : les petits commerçants étrangers représentent-ils réellement une part suffisamment importante du marché pour expliquer le problème de l’emploi ? Les critiques de la mesure répondent par la négative. Le secteur informel emploie des millions de personnes au Kenya. Mais aucune statistique officielle ne permet, à ce stade, de mesurer précisément la proportion de ces emplois occupés par des étrangers.

Pour ses détracteurs, s’attaquer aux petits commerçants étrangers risque donc de faire oublier les problèmes plus profonds : coût de la vie élevé, accès limité au crédit, manque d’emplois formels et difficultés d’insertion des jeunes diplômés. Autrement dit : le problème est-il vraiment le vendeur étranger derrière son kiosque ou l’économie qui ne crée pas suffisamment d’emplois ?

« J’achète aux Kenyans, je vends aux Kenyans »

Le débat prend une autre dimension lorsqu’on écoute les commerçants eux-mêmes. Dans une vidéo largement partagée, un marchand burundais de couvre-chefs tente d’expliquer son activité à un client kényan.

Son argument est simple: « J’achète mes produits auprès de fournisseurs kényans. Je les revend à des clients kényans. Je paie un loyer à un propriétaire kényan. Les revenus que je tire de mon commerce sont ensuite dépensés dans l’économie locale. » Son  activité ne se déroule donc pas en dehors de l’économie kenyane. Elle en fait partie. Et c’est là tout le paradoxe du débat.

Pour Nairobi, certains petits commerces doivent être récupérés au profit des Kényans. Pour les commerçants étrangers, eux aussi contribuent à faire tourner ces mêmes circuits économiques. La question n’est donc pas seulement de savoir qui tient le commerce. Elle est aussi de savoir qui fournit, qui loue, qui achète et qui bénéficie de l’activité.

Et maintenant ?

Cette crise laisse plusieurs dossiers ouverts. Le premier est diplomatique. L’affaire met à l’épreuve la solidarité entre membres de l’EAC. Elle pose surtout une question embarrassante : que vaut le marché commun si chacun peut, au nom de ses priorités nationales, fermer certains secteurs aux ressortissants des pays voisins ?

Le deuxième est économique. Pour les commerçants burundais concernés, un retour précipité signifie la perte d’une activité, de revenus et parfois d’un investissement construit pendant plusieurs années. Mais l’effet ne s’arrête pas aux Burundais. Les propriétaires de locaux, les fournisseurs et d’autres acteurs kenyans qui dépendent de ces activités peuvent eux aussi perdre une partie de leurs revenus.

Et il y a enfin le facteur humain. Certains Burundais installés au Kenya y ont fondé une famille. Ils sont mariés à des Kényanes et ont des enfants. Derrière un permis de travail ou un petit kiosque, il peut donc y avoir toute une vie. C’est peut-être ce que les communiqués officiels disent le moins : une crise commerciale peut rapidement devenir une crise familiale.

Pour l’instant, peut être que la pression sur Nairobi a eu des effets et le gouvernement a choisi d’apaiser les tensions en fixant une période de 90 jours pour que les étrangers en situation irrégulière trouvent enfin le temps suffisant pour se conformer à la loi. Même le président William Ruto lors de l’ouverture du marché à Chebunyo, le 12 septembre 2026, a été entendu avec un narratif différent de celui d’antan. Il a rassuré que le Kenya reste ouvert aux citoyens de la communauté de l’Afrique de l’Est (EAC), et du COMESA.

Il a même mis en garde ses citoyens connus pour leur hostilité latente envers les étrangers en affirmant qu’ «  aucun citoyen n’ a le droit de se faire justice soi-même et de s’en prendre à des personnes venues d’ailleurs. » Mais au moment où nous écrivons ces lignes, les Burundais affluent toujours vers l’ambassade, leur seul refuge désormais, dans l’espoir d »obtenir des laisser- passer.

Un signe éloquent que les assurances de Nairobi sont loin à suffire et les conditions difficile à remplir pour rester dans ce pays le plus convoité de l’Afrique de l’Est, en matière des affaires. Reste à voir si ces décisions se traduiront sur le terrain par des garanties concrètes pour les commerçants étrangers, notamment burundais. Et que les Burundais réussiront à se conformer à une éxigence administrative kényane qui semble déjà une casse tête pour ces Burundais dont la plupart partent souvent d’ici sans même un passport Burundais. Cela étant, au-delà de la polémique, une question reste ouverte pour toute l’EAC : comment protéger les emplois locaux sans vider de son sens le marché commun régional ?

Alain Colin Izere et Lievin Niyogusenga

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