Elon Musk réussirait-il s’il était Burundais ?

Guillaume Muhozaoctobre 17, 202611min250
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11:37:22samedi 17 octobre 2026Bujumbura · GMT+2

C’est une question qui m’est venue à l’esprit un mardi, entre deux coupures de courant. Elle m’a fait rire. Une minute. Puis j’y ai sérieusement réfléchi. Et, à bien y regarder, la question mérite qu’on s’y arrête. Suivez mon regard.

Parce que nos héros de la Silicon Valley, ces génies en col roulé qui changent le monde depuis un garage climatisé de Palo Alto, se la racontent peut-être un peu trop. Ils croient que le génie suffit. Alors, je me suis demandé : réussiraient-ils ici ? À Bujumbura ?

Il faut d’abord nuancer. Même à Bujumbura, les gens ne sont pas tous logés à la même enseigne. Il y a ceux qui ont un groupe électrogène, des panneaux solaires et trois onduleurs qui ronflent comme une chorale de vieux frigos. Donc, pour eux, courant REGIDESO ou pas, no problem. Et puis, il y a ceux qui appartiennent à un groupe WhatsApp « Tubwire ahari amatara », où l’on attend le retour de la connexion pour demander le retour du courant, afin de s’informer sur le retour du carburant. Chez les uns, la lumière est permanente. Chez les autres, c’est une rumeur. Igihuha.

Imaginons donc Elon. Elon Ndayisaba. Né à Kamenge, pas à Pretoria

Un matin, il se réveille. Il ne se lave pas, parce que les génies n’ont pas le temps de prendre une douche et, d’ailleurs, il n’y a pas d’eau ici depuis trois semaines… Je disais donc, il se réveille avec une idée de génie : lancer des fusées réutilisables. Non, fiston. Ça, c’est trop américain. Très Hollywood. Ici, on lui conseillerait tout de suite de revoir ses ambitions à la baisse, d’aller « au rythme du pays ». Petit, acha ku rêver !

Très bien. Elon sort de chez lui pour prendre un bus et rejoindre son bureau. Pas de bus. Une longue file d’attente. Il transpire toute son énergie avant même de commencer sa journée. Fatigué avant d’avoir quitté son quartier. Il n’a pas les 5 000 FBU nécessaires pour prendre un taxi, le fameux cangacanga. Alors, il décide de « négliger » la distance, comme on dit ici. Il part à pied. Il arrive au bureau à midi, en sueur, avec son idée déjà à moitié fondue au soleil.

Ou peut-être se dit-il : « Je vais travailler depuis la maison. » Très start-up nation. Il ouvre son ordinateur. Pas de connexion. Il s’est abonné au forfait de… Attention, on ne dit pas les noms ici, mais le bouquet a fini avant même d’être consommé. Il se dit alors : « Achetons Starlink ! » Mais Starlink fonctionnera avec quel courant ? L’électricité elle-même est en mode avion depuis trois jours.Comment voulez-vous envoyer une fusée dans l’espace quand vous n’avez même pas assez de réseau pour envoyer un vocal de dix secondes ?

Elon ne se décourage pas

Il change de cap : importer des voitures électriques et leurs pièces. Il se rend à l’OBR. Puis au guichet unique. Puis au guichet qui n’est plus unique. Puis à la commune devenue zone, qui fut autrefois une commune… Bon, soit. Les procédures commencent. Tampons, photocopies, légalisations, attestations de résidence, attestations de non-résidence, attestations attestant que vous êtes bien vous-même et que vous attestez l’attester devant quelqu’un chargé d’attester que vous attestez. Trois semaines pour obtenir un papier qui vous autorise à demander un autre papier, lequel vous donnera le droit de faire la queue pour obtenir le vrai papier.

Elon voudrait lever des fonds. Il se rend dans une banque. « J’ai un projet de voitures électriques. » Le banquier le regarde comme s’il venait de lui annoncer la construction d’une soucoupe volante. On lui demande des garanties. Une maison. Deux maisons. La colline de son grand-père à Ngozi, pourquoi pas ? Et surtout, a-t-il un oncle qui travaille quelque part ? Vous savez, un oncle avec beaucoup d’étoiles sur les épaules. Elon répond qu’il n’a qu’une idée. « Mon gars, les idées ne sont pas une garantie bancaire. Reviens avec un titre foncier. »

Ai-je parlé de corruption ? Non, je n’ai rien dit. Je dis simplement que, pour accélérer son dossier, il faudrait peut-être « motiver » quelqu’un. Mettre un peu de carburant dans le moteur administratif. Umuti w’ikaramu. Mais Elon, avec son franc-parler, répondrait : « Not ethical. » Son dossier finirait donc dans un tiroir, bien au chaud, quelque part entre 1989 et 2026.

Et les talents, dans tout ça ?

Chez nous, le génie qui sait coder est peut-être déjà parti. Il est à Kigali, à Nairobi ou à Montréal. Il développe des applications pour des Canadiens qui commandent des sushis. Ou alors, on le retrouvera à Dubaï, en train de faire le kiyede, aide-maçon portant des sacs de ciment sous 50 °C pour 200 dollars.

Celui qui est resté au pays, s’il a de la chance, je dis bien, s’il a de la chance, s’il est un combattant et qu’il a quand même un oncle au Canada pour l’épauler, a ouvert un secrétariat public. Il tape des mémoires à 500 FBU la page. Il rédige un travail intitulé : « THÈME : L’IMPACT DE L’INTERNET SUR LA JEUNESSE », sur un ordinateur sans Internet ! Cligne des yeux : le courant est parti, l’écran est noir. Abracadabra !

D’ailleurs, les Elon Musk, nous n’en voulons peut-être pas tant que ça

Le Burundais ne veut pas forcément d’une voiture qui se conduit toute seule. C’est démoniaque ! Qui a déjà vu une voiture sans chauffeur ? Ça ressemble à de la sorcellerie.

Et puis, une voiture autonome parlerait comment au policier de roulage ? Elle lui dirait quoi ? « Bonjour, monsieur l’agent. Je suis en mode autonome. » Et monsieur l’agent, que raconterait-il le soir à sa femme et à ses enfants ? « Aujourd’hui, je n’ai rien eu. J’ai arrêté une voiture vide. » Soyons sérieux et ayons pitié de l’agent.

Le Burundais moyen ne rêve pas nécessairement d’habiter sur la Lune ou sur Mars. Ça ne le branche pas. À quoi bon ? Mars n’a même pas de haricots. Pas de brochettes de chèvre, encore moins de mukeke. Pas de Primus bien fraîche. Le Burundais veut juste un petit lopin de terre à Kabezi, avec de l’eau au robinet et une électricité qui ne coupe pas pendant la Coupe du monde.

Elon Ndayisaba finirait donc par lancer un petit business. Il réussirait, un peu. Par exemple, il vendrait des roll-eggs, ces fameux chapatis aux œufs. Ça marche bien. Le lendemain, tous les gros poissons du quartier se lanceraient dans la même activité, avec davantage de moyens, juste en face de son échoppe. Son business coulerait avant même d’avoir un logo.

Non, Elon Ndayisaba aurait beau être un génie, il aurait fini par envoyer un dossier à la mairie, lequel aurait ensuite servi à emballer des beignets dans la rue. Il serait devenu un débrouillard, comme nous tous. Il aurait ouvert un petit salon de coiffure, avec un panneau solaire chinois, deux tondeuses et une affiche de Leonardo DiCaprio datant de 1998. Et il aurait très bien vécu.

Parce qu’ici, pour réussir, il ne suffit pas de rêver d’aller sur Mars. Il faut déjà réussir à aller en ville et à rentrer au quartier sans tomber en panne sèche, sans que le téléphone s’éteigne et sans que le power bank vous lâche au mauvais moment.

Et ça, croyez-moi, c’est déjà une mission SpaceX.

p.s : Ça sort comme ça, cru, ça crie parfois, ça grince, mais ça rit. Les papiers de cette rubrique ne sont que pur humour, pur beurre, sans rancune ni rancœur. Ce n’est que de la plume, pas de la polémique.

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