Madame Culture générale, cousine de Curiosité, sœur cadette d’Éducation, nous a quittés.
Les anciens élèves des humanités, les professeurs de français en activité ou à la retraite, ainsi que les familles Lecture, Patience, Rigueur et apparentées, ont la profonde douleur d’annoncer le décès de Madame Culture générale, née Humanités. Fille de feu Savoir et de Dame Lecture, épouse de feu Effort, cousine de Langues, Curiosité et de Science, mère d’Excellence, elle était la sœur cadette d’Éducation, qui l’avait élevée et qui lui survit.
Elle s’est éteinte à un âge avancé, des suites d’un long coma que tout le monde avait vu venir, sauf ceux qui tenaient sa fiche de température.
Une vie bien remplie
Elle a vécu, et elle a fait vivre.
Sa jeunesse, elle l’a passée dans les écoles des Pères, des Frères et des Sœurs, entre la cloche du matin, la dictée du samedi et la messe du dimanche. On ne l’appelait pas encore Culture générale ; on disait « les humanités ». On disait d’un homme qu’il avait « fait ses humanités », et tout était dit : il savait écrire une lettre, citer La Fontaine, expliquer la photosynthèse et situer Mwezi Gisabo dans le temps.
On apprenait par cœur les fleuves de France : la Seine, la Loire, la Garonne et le Rhône. À quoi bon ? À rien, sans doute, sinon à prouver qu’on pouvait tout apprendre. On lisait L’Enfant noir et L’Aventure ambiguë, on en discutait le soir au dortoir, à la lueur d’une lampe-tempête, et l’on se disputait Ousmane Sembène comme on se dispute aujourd’hui un chargeur de téléphone. C’était elle, Madame Culture générale : l’art de tenir une conversation sans tenir un téléphone.
Elle a été l’amie de plusieurs générations, et pas seulement des plus instruites. Votre grand-père n’avait que le certificat d’études primaires. Il écrivait pourtant au chef de zone des lettres sans une faute, avec l’imparfait du subjonctif aux bons endroits : « Il eût fallu que vous vinssiez. » Le chef de zone, qui n’en savait pas davantage, répondait sur le même ton. Deux hommes de la colline s’écrivaient comme deux académiciens, et personne ne trouvait cela extraordinaire. C’était la moindre des choses.
De la colline, elle est montée jusqu’à l’Université du Burundi, où elle a connu ses heures de gloire. On y appelait les étudiants les « honorables poilssimes », et c’était un titre de noblesse. Un poilssime avait lu ; il avait des idées, et il les défendait jusque tard dans la nuit. Ses professeurs se retrouvaient au « Des Idées », un restaurant qui portait bien son nom. On y servait les idées en plat de résistance et la contradiction au dessert, et l’on y refaisait le monde entre la soupe et le café.
La maladie
Le mal, lui, est venu sans bruit. Le jour où l’on a remplacé l’école primaire par l’« École fondamentale », on a aussi décidé qu’il fallait spécialiser tôt, très tôt. « Tu es en biochimie ? Les romans ne te concernent pas. » « Tu es en langues ? Laisse les chiffres aux autres. » On a séparé deux cousines qui s’entendaient pourtant bien, Langues d’un côté, Science de l’autre, comme on sépare garçons et filles à l’internat : défense de se fréquenter, et surveillance le soir. Le jeune Burundais est devenu un spécialiste, c’est-à-dire quelqu’un qui sait presque tout sur presque rien, et qui en est très fier.
Les conditions, il faut bien le dire, n’ont rien arrangé. Elle a fréquenté des salles où l’on comptait les élèves comme les haricots : à la poignée. Elle a connu les bancs à trois pieds, sur lesquels on apprend d’abord l’équilibre, ensuite la physique, enfin la résignation. Elle a dormi dans des internats à deux par lit, ce qui développe la solidarité et l’art de ne pas bouger.
Au réfectoire, le menu ne variait guère : pâte de maïs le lundi, haricots le mardi et, le mercredi, pour rompre la monotonie, pâte de manioc. On se frottait les mains quand il y en avait assez. Puis les subventions ont tari. Les directeurs ont appelé le ministère, qui a répondu avoir « pris note ». La Fontaine avait pourtant prévenu : ventre affamé n’a point d’oreilles.
Faute d’oreilles, restait la mémoire. À l’interrogation, le professeur exigeait : « Rendez-moi mes notes ! » On les lui rendait mot pour mot, sans les avoir digérées, pas plus que la pâte. La bibliothèque comptait deux étagères, l’une vide, l’autre fermée à clé. Au laboratoire, où la cousine Science était censée donner ses leçons, les expériences se faisaient à la craie, au tableau ; il n’y a jamais eu d’explosion, sauf de rire. En informatique, l’enseignant dessinait l’écran et le clavier, et les élèves apprenaient à cliquer avec les yeux. On espérait en faire des geeks ; on en a fait des contemplatifs.
Et pourtant, chaque année, les frais de laboratoire et de bibliothèque figuraient bel et bien sur la facture du minerval.
Les soins
Des médecins, elle n’en a pas manqué. Seulement, aucun ne l’a jamais auscultée. Tous se pressaient au chevet de sa sœur Éducation, plus visible et mieux financée, persuadés que cela suffirait pour deux.
Chacun arrivait avec son traitement, le prescrivait avant d’examiner la patiente et repartait avant d’en voir l’effet. Le suivant n’avait pas le temps de lire le dossier du précédent ; alors il changeait tout : le nombre des années, le nom des cycles, l’ordre des programmes, la langue des cours. On a ajouté l’anglais, puis le swahili, sans avoir fini d’enseigner le français ni pris le temps de soigner le kirundi. Les élèves ont donc parlé quatre langues à moitié. Que dis-je ? Au quart ! Eh bien, quatre quarts font une langue entière. Les comptables y voient un équilibre, les linguistes un désastre. À force de changer de médicament, la patiente ne savait plus de quoi elle souffrait. Ses médecins non plus.
On a aussi essayé les médecines douces. En 1999, on a prescrit le club Génies en herbe ; sont venus ensuite les clubs de langues, les journaux scolaires, les concours d’éloquence, de poésie et de slam. L’UNESCO, l’UNICEF, l’Institut français du Burundi et l’Alliance franco-burundaise de Gitega se sont relayés à son chevet. Pour une fois, on soignait la bonne patiente, et le remède était bon. Mais voilà : on l’administrait à petite dose, à une poignée de malades, pendant que l’épidémie gagnait le pays.
Alors, un jour, toute la famille s’est réunie en grand conseil. On l’a appelé « états généraux ». Les débats ont duré trois jours, de 9 heures à 16 heures précises, avec deux pauses-café et un déjeuner. Il y avait les experts, et les experts des experts. Plusieurs étaient venus soigner une école où ils n’auraient jamais inscrit leurs propres enfants, lesquels étudient à l’étranger. On a longuement parlé de « baisse de niveau », de « chute des rendements scolaires », de « défis multiformes » : des mots si bien choisis qu’ils ne désignaient plus rien. Les conclusions ont été adoptées à l’unanimité, puis enterrées au cimetière des Bonnes Intentions.
La famille tient donc à le préciser : la défunte n’est pas morte faute de soins. Elle en a reçu énormément : des réformes, des plans, des stratégies, des ateliers, des états généraux. Elle est morte guérie, sur le papier.
Elle laisse dans la désolation
Une sœur, Éducation, toujours hospitalisée, maintenue en vie sous assistance statistique. Une cousine, Science, partie depuis longtemps chercher à l’étranger le laboratoire qu’on ne lui a jamais construit ici ; retenue là-bas, elle a pas pu se dépêché pour les funérailles. Un fils, Spécialiste, qui sait presque tout sur presque rien et dont la filiation mériterait un test ADN. Une petite-fille, Moyenne, qui a toujours eu juste ce qu’il faut, et à qui, d’année en année, il en faut de moins en moins. Un petit-fils adoptif, Copier-Coller, qui n’a jamais rien écrit mais signe tout. Un neveu arrivé récemment, adoptif lui aussi : Intelligence Artificielle, qui fait désormais les devoirs de toute la famille et répond à toutes les questions. Et sa fille, enfin, Excellence, qui ne sait pas encore qu’elle est orpheline.
Programme des funérailles
La veillée se tient tous les soirs, en ligne, dans un groupe WhatsApp de deux cent cinquante-six membres, dont trois lisent les messages. On y parle peu de la défunte, et beaucoup de l’examen d’État : 440 écoles où personne n’a réussi, plus de 8 000 candidats, pas un seul admis. Les condoléances pleuvent, avec des émojis en larmes et des points d’exclamation par grappes.
Puis arrive, comme à chaque veillée, le consolateur de service, celui qui a toujours le bon geste et jamais le bon mot. On lui sait gré, du moins, de sa bonne volonté. Pour apaiser l’assistance, il transfère le tweet du ministère : rien d’anormal, assure le communiqué, c’est « comme il est de coutume dans toute évaluation ». Autrement dit, il y a toujours des recalés. On croyait pleurer un accident. On apprend que c’est l’usage.
C’est un peu comme si, au chevet d’un défunt, quelqu’un se penchait vers la veuve pour lui glisser : « Ne pleurez pas trop, Madame. On meurt tous les jours. Tenez, sur la colline d’en face, on enterrait quelqu’un ce matin. » La logique est imparable, la consolation nulle. Encore faudrait-il que, sur la colline d’en face, on n’ait pas creusé quatre cent quarante tombes le même jour.
La famille ne souhaite ni fleurs ni couronnes. Apportez plutôt un livre, n’importe lequel, même un dictionnaire. Elle n’était pas exigeante.
Le présent avis tient lieu de faire-part pour les parents, amis et connaissances se trouvant au pays, dans la diaspora et sur les réseaux sociaux, TikTok surtout, où son parcours sera résumé en quinze secondes, musique comprise.
La famille remercie tous ceux qui lui ont apporté leur soutien en ces moments de dure épreuve.

