Princesse Esther Kamatari à l’Allemagne : « Rendre nos objets, oui, mais pas dans un symbole colonial »

Guillaume Muhozamai 31, 202618min20
Esther Kamatari - Alliance Sahel

Alors que l’ambassade d’Allemagne au Burundi travaille sur un projet de restitution d’objets du patrimoine burundais emportés durant la période coloniale, la princesse Esther Kamatari prend position dans ce débat à forte portée historique et symbolique. Porteuse d’un projet de rénovation du Musée national de Gitega, elle estime que ces pièces devraient être confiées au Musée national plutôt qu’au Boma de Gitega. À ses yeux, ce bâtiment, érigé durant la colonisation allemande, demeure un symbole de domination exercée sur le royaume du Burundi et sur le roi Mwezi Gisabo. Si elle plaide pour la préservation du Boma, la princesse considère que celui-ci devrait avant tout être restauré et valorisé comme un lieu de mémoire consacré à l’histoire coloniale du pays, et non comme un espace destiné à accueillir les objets restitués. Dans cet entretien, elle revient sur les enjeux de la restitution, la souveraineté culturelle du Burundi, la transmission de la mémoire et les attentes vis-à-vis de l’Allemagne.

  1. Vous jugez que le Boma n’est pas un lieu adapté car il symbolise la domination coloniale. Quel site vous paraît le plus légitime et porteur de sens pour conserver et exposer ces objets restitués ?

Les objets restitués doivent naturellement rejoindre le Musée national du Burundi. Ce musée n’appartient ni à une personne ni à un projet particulier ; il appartient à la Nation. Sa mission est de conserver, étudier et transmettre le patrimoine culturel burundais. Partout dans le monde, les objets restitués à la suite de la colonisation sont destinés aux institutions nationales chargées du patrimoine. Le Burundi ne devrait pas faire exception à cette règle. La question n’est donc pas de savoir quel projet privilégier, mais quelle institution possède la légitimité nationale, scientifique et patrimoniale pour accueillir ces collections.

  1. Nos recherches indiquent que le Boma n’était pas une prison à l’époque allemande, mais un fort administratif. Le statut de prison est venu après leur départ. Cette précision historique modifie-t-elle votre position sur le projet de restitution ?

Cette précision historique ne change pas ma position. Que le Boma ait été un centre administratif colonial plutôt qu’une prison pendant la période allemande ne modifie pas sa signification historique profonde.

Le Boma a été construit durant la colonisation, dans un contexte de domination imposée au peuple burundais. Il a été édifié grâce au travail forcé et à la chicote, comme de nombreuses infrastructures coloniales de l’époque. Je pense qu’il est important de ne pas oublier les hommes et les femmes qui ont participé à sa construction dans des conditions de contrainte et de souffrance.

Le Boma constituait le cœur de l’administration coloniale allemande dans la région. Il permettait à la fois d’asseoir l’autorité de l’administration coloniale sur un royaume qui conservait ses propres institutions politiques et d’affaiblir progressivement les structures traditionnelles du pouvoir royal burundais.

C’est précisément pour cette raison que je considère que le Boma doit être préservé. Non pas comme un lieu destiné à accueillir les collections nationales restituées, mais comme un lieu de mémoire permettant de comprendre la réalité de la période coloniale, ses mécanismes de domination, mais aussi les résistances qu’elle a suscitées.

Son intérêt patrimonial est réel parce qu’il témoigne de cette histoire. Les objets restitués, quant à eux, ont vocation à rejoindre le Musée national du Burundi, institution chargée de conserver, d’étudier et de transmettre le patrimoine culturel de la Nation.

  1. Vous portez un projet de rénovation du Musée national de Gitega. Pensez-vous que deux grands musées dans la même province soient pertinents ? Est-ce une concurrence, ou au contraire une complémentarité ? Les Allemands devraient-ils privilégier votre musée pour le dépôt ?

Je ne vois aucune concurrence entre le Boma et le Musée national, car leurs vocations sont différentes.

Le Boma est un témoin de l’histoire de la colonisation allemande au Burundi et peut devenir un remarquable lieu de mémoire, d’interprétation et d’enseignement sur cette période.

Le Musée national, quant à lui, est l’institution patrimoniale de référence du pays.

Sa mission est de conserver les collections nationales, de mener la recherche scientifique et de transmettre notre héritage culturel aux générations futures.

Je tiens également à préciser que je ne parle pas de « mon » musée.

Le Musée national appartient à tous les Burundais. Les objets restitués ne devraient pas être attribués selon les préférences de tel ou tel partenaire étranger. Ils doivent rejoindre l’institution nationale compétente, conformément aux pratiques observées partout dans le monde.

Le Boma de Gitega est un ancien fortin admnistratif érigé à l’époque coloniale allemande en 1912. Situé au cœur de la capitale politique burundaise, ce site historique et ses murailles crénelées sont actuellement au centre d’un vaste projet de réhabilitation diplomatique entre le Burundi et l’Allemagne pour en faire un pôle muséal et mémoriel majeur.
  1. La restitution est souvent présentée comme un acte de réparation. Au-delà du retour physique des objets, qu’est-ce qu’une restitution réussie pour le Burundi selon vous ?

Une restitution réussie ne consiste pas seulement à faire revenir des objets sur le territoire national. Elle implique leur conservation, leur étude scientifique, leur documentation et leur transmission aux générations futures.

Une restitution réussie permet aussi aux Burundais de retrouver une partie de leur mémoire collective. Ces objets ne sont pas de simples artefacts ; ils racontent notre histoire, nos institutions, nos croyances, notre savoir-faire et notre identité.

La restitution doit donc être considérée comme un projet culturel, éducatif et scientifique de long terme.

  1. Comment impliquer la jeunesse burundaise dans ce processus de restitution et de réappropriation du patrimoine ? Quel rôle doivent jouer l’école et l’université ?

La jeunesse doit être au cœur de cette démarche. Les objets restitués ne doivent pas rester enfermés dans des réserves ; ils doivent devenir des outils de connaissance et de transmission.

L’école a un rôle essentiel à jouer en enseignant davantage l’histoire du Burundi et l’importance de son patrimoine. Les universités doivent encourager la recherche, l’archéologie, l’histoire de l’art, la conservation et les études patrimoniales.

Les musées doivent également développer des programmes éducatifs, des expositions interactives et des outils numériques capables de toucher les nouvelles générations. 

  1. Beaucoup craignent que les objets restitués manquent de moyens pour être bien conservés, étudiés et exposés. Quelles garanties demandez-vous à l’État et aux partenaires pour éviter que ces pièces ne finissent dans des réserves ?

 Ces préoccupations sont légitimes. La restitution doit s’accompagner d’investissements dans les infrastructures, la formation des conservateurs, les équipements de conservation préventive et la recherche scientifique.

Je souhaite également que les restitutions s’accompagnent de véritables partenariats entre les institutions burundaises et étrangères afin de renforcer durablement les compétences nationales.

Il est important de rappeler que des efforts sont déjà engagés dans ce domaine. L’UNESCO a notamment organisé à Gitega un atelier de renforcement des capacités consacré à la gestion des collections, aux inventaires et au management des institutions muséales. Ce type d’initiative contribue à préparer les professionnels burundais aux défis liés à la conservation et à la valorisation du patrimoine.

L’objectif n’est pas simplement de récupérer des objets, mais de garantir leur préservation, leur étude et leur valorisation pour les générations futures. La restitution doit être accompagnée d’un véritable transfert de compétences et d’un renforcement durable des capacités des institutions culturelles du Burundi. Nous y travaillons très activement avec l’UNESCO et l’ICOM (International Council of Museum).

  1. Le débat sur les restitutions concerne tout le continent. Quel message adressez-vous aux autres pays africains qui réclament eux aussi leur patrimoine ?

Je crois que la restitution du patrimoine est une question de justice historique mais aussi de dignité culturelle.

Chaque peuple a le droit d’avoir accès à son histoire et à ses propres références culturelles.

Les restitutions permettent de réparer une partie des ruptures provoquées par la colonisation.

J’encourage les pays africains à poursuivre ce dialogue avec détermination mais également dans un esprit de coopération, afin que les restitutions deviennent des opportunités de partenariat scientifique et culturel.

  1. La question de la propriété et de la gouvernance se pose : l’Allemagne doit-elle décider seule du lieu de conservation et des conditions d’exposition, ou cette décision revient-elle uniquement au gouvernement burundais et aux institutions culturelles du pays ?

L’Allemagne ne peut pas décider seule du devenir de biens culturels appartenant au patrimoine burundais.

La décision finale doit revenir au Burundi, à travers ses institutions compétentes, ses autorités culturelles et ses professionnels du patrimoine.

Les partenaires allemands ont naturellement un rôle à jouer dans le dialogue et la coopération, mais les choix concernant le lieu de conservation et les modalités d’exposition relèvent de la souveraineté culturelle du Burundi.

9. L’Allemagne a reconnu certaines violences coloniales au Burundi. Au-delà des objets, attendez-vous d’elle des excuses officielles, une coopération scientifique, un financement pour les musées et la formation des conservateurs ?

Oui, je pense que l’Allemagne devrait, comme d’autres nations l’ont fait à travers le monde, reconnaître pleinement les souffrances causées durant la période coloniale et présenter des excuses officielles au peuple burundais.

Les excuses ne changent pas le passé, mais elles constituent un acte important de vérité, de respect et de réconciliation. Elles permettent de reconnaître les injustices subies et de construire des relations plus sereines entre les peuples.

Cependant, les paroles doivent être accompagnées d’actions concrètes. J’attends également une coopération scientifique ambitieuse, le soutien à la formation des

conservateurs, le renforcement des institutions patrimoniales burundaises, le financement de projets muséaux et le développement de programmes de recherche communs.

La restitution des objets, les excuses officielles et la coopération culturelle ne s’opposent

pas ; elles constituent au contraire les différentes dimensions d’une même démarche de justice historique et de partenariat entre l’Allemagne et le Burundi.

  1. Quel est, selon vous, l’objet ou la catégorie d’objets la plus urgente à récupérer et pourquoi ? Le Sénat burundais a par exemple demandé la restitution des 424 vaches que le roi Mwezi Gisabo a versées pour avoir résisté à l’avancée allemande. Est-ce une priorité symbolique ?

 Tous les objets liés à l’histoire politique, culturelle et spirituelle du Burundi méritent d’être restitués. Il est difficile d’établir une hiérarchie entre des éléments qui participent tous à la mémoire nationale.

Les objets associés à la monarchie, aux institutions traditionnelles, aux rites, aux tambours sacrés, aux insignes du pouvoir ou aux expressions artistiques revêtent toutefois une importance particulière car ils témoignent directement de l’identité historique du Burundi. Concernant les 424 vaches évoquées par le Sénat, leur valeur est avant tout symbolique. Cette revendication rappelle un épisode important de la résistance du roi Mwezi Gisabo face à la pénétration coloniale.

Je crois qu’il est important de rappeler un fait historique fondamental : le roi Mwezi Gisabo n’a jamais capitulé devant la puissance coloniale allemande. Il a résisté aussi longtemps qu’il l’a pu dans un contexte de profond déséquilibre des forces.

Je m’exprime avec la sensibilité particulière de son arrière-petite-fille, mais aussi comme citoyenne attachée à la vérité historique. La mémoire de Mwezi Gisabo n’appartient pas seulement à sa descendance ; elle appartient à toute la nation burundaise.

Certaines interprétations contemporaines tendent parfois à atténuer la réalité de la conquête coloniale ou à présenter les événements sous un angle qui minimise la résistance des Burundais. Nous devons être vigilants face à toute lecture qui risquerait d’effacer les rapports de domination, les violences et les contraintes qui ont accompagné l’installation du pouvoir colonial.

Reconnaître la résistance de Mwezi Gisabo ne signifie pas refuser l’analyse historique ; cela signifie restituer à notre histoire toute sa complexité et toute sa vérité. Le Burundi n’a pas été un territoire qui se serait volontairement soumis à la colonisation. Il y a eu résistance, rapports de force, souffrances et pertes considérables.

Je ne défends pas un bâtiment contre un autre. Je défends un principe universel : les biens culturels restitués doivent retrouver leur place au sein des institutions nationales chargées de préserver la mémoire collective du peuple auquel ils appartiennent. La restitution des objets, la reconnaissance des injustices du passé et la transmission de la vérité historique constituent ensemble un même devoir de mémoire envers les générations futures.

Lire : Boma Gitega, le futur musée des restitutions allemandes

 

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