L’évêque oublié : Antoine Grauls, bâtisseur silencieux du Burundi - IRIS NEWS

Guillaume Muhozamars 29, 20269min60
Adrien Ntabona

Trente années d’épiscopat à Gitega, une congrégation fondée, des dizaines d’écoles bâties, une posture de sage au cœur des turbulences coloniales. Monseigneur Hubert Antoine Grauls a façonné l’Église catholique et le Burundi moderne en silence. Un homme que je découvre un peu tard.

Je suis en train de lire Histoire d’un génocide occulté de Sylvestre Ntibantunganya, consacré au génocide des Bahutu du Burundi de 1972-1973. Six cent quatre-vingts pages : un monument. Avant d’en faire une note critique complète, je vous en partagerai de temps en temps certaines découvertes. Celle d’aujourd’hui n’est pas tant une histoire qu’un homme — un homme qui m’a profondément passionné : Monseigneur Hubert Antoine Grauls.

LÉOPOLDVILLE, 1956 : L’ÉGLISE CHOISIT SON CAMP

Le 21 juin 1956, les prélats de l’Église catholique du Burundi, du Rwanda et du Congo-Belge se retrouvent à Léopoldville — l’actuelle Kinshasa — pour dresser le bilan d’un demi-siècle d’évangélisation. C’est là, selon les recherches de Ntibantunganya, qu’ils décident de mettre un terme « à la lune de miel avec l’administration coloniale ». Ils reconnaissent également que la stratégie des premiers missionnaires — propager la foi en s’appuyant sur le pouvoir des autorités traditionnelles — « n’était pas juste et s’était révélée inopérante ». La décision est prise : l’Église embrassera désormais l’esprit révolutionnaire et nationaliste.

Concrètement, ils choisissent de se tourner vers ceux qu’ils appellent les « déshérités bahutu ». Dans la fièvre indépendantiste qui commence à souffler sur la région, il s’agit de soutenir les courants de pensée et d’action visant à arracher les Bahutu à ce que les colonisateurs désignent comme le « joug mututsi ».

DEUX PAYS, DEUX TRAJECTOIRES

La mise en œuvre de cette nouvelle orientation divergera profondément selon les pays. Au Rwanda, Mgr André Perraudin trouve en la personne du président Grégoire Kayibanda un interlocuteur hutu déjà pleinement engagé dans cette voie. Perraudin sera d’ailleurs longtemps considéré comme le père spirituel du PARMEHUTU, fondé en 1957, qui deviendra le MRND en 1975 — ainsi le rapporte Ntibantunganya.

Au Burundi, l’histoire prend un tout autre tour. De retour dans son diocèse, Antoine Grauls, évêque de Gitega depuis 1937, en parle à son influent secrétaire particulier, Jean Ntiruhwama — père de Kha Dja Nin —, issu du clan des Bahima. Celui-ci lui aurait alors répondu que, au Burundi, ce sont les Bahima qu’il convient de « libérer », et non les Bahutu. C’est du moins ce que rapporte Ntibantunganya, citant Albin Nyamoya, qui aurait tenu ces propos lors des travaux de la Commission Nationale chargée d’examiner la question de l’Unité Nationale.

En 1957, les évêques du Burundi, Antoine Grauls et Joseph Martin, signent néanmoins avec leurs pairs du Rwanda une lettre pastorale appelant à davantage de « justice sociale ». Mais contrairement à ce qui se passe au Rwanda, Grauls avance prudemment, relève Ntibantunganya : il refuse de « mordre à l’hameçon ethniciste », soucieux de ne pas « miner le mouvement nationaliste, porté essentiellement par des élites issues des Baganwa et des Batutsi ». Une posture de sage, non d’indifférent.

Cette action, et tant d’autres, lui vaudront une reconnaissance tardive mais officielle : à titre posthume, le président Pierre Nkurunziza l’élèvera en 2012 au rang de Grand Officier, selon un document officiel.

PORTRAIT D’UN BÂTISSEUR

Mais qu’a donc accompli cet homme pour mériter un tel hommage, et que son souvenir soit encore vivace des décennies après sa mort ?

C’est en cherchant des réponses sur Internet que je suis tombé sur une vidéo YouTube — et les découvertes se sont enchaînées. J’ignorais, par exemple, qu’il avait fondé la Congrégation des Frères Bene-Yozefu, les Fils de Saint-Joseph du Burundi.

Né le 1er février 1899 à Kortessem, dans le Limbourg belge, au sein d’une famille profondément chrétienne, ordonné prêtre en 1923, il est nommé évêque de Gitega en 1937 et exercera ses fonctions jusqu’en 1967. Trente années durant lesquelles il jouera un rôle décisif dans l’éducation, la vie ecclésiale et la construction d’un Burundi en pleine mutation coloniale et postcoloniale.

CE QUE DISENT CEUX QUI LE CONNAISSENT

Les témoignages de ceux qui l’ont connu ou étudié sont unanimes. Pour Monseigneur Ntamwana : « Cet évêque, je le considère comme le Père de l’Église catholique du Burundi telle que nous l’avons maintenant. Il a travaillé corps et âme pour qu’elle puisse naître, grandir et se consolider. »

« C’est un grand organisateur. Un homme né pour être chef. Un homme qui avait une autorité naturelle, supérieure. Quand j’entends parler de Mgr Grauls, j’entends le grand développeur du Burundi moderne. Il aimait beaucoup la promotion des élites intellectuelles… C’est un héros. »

— Père Adrien Ntabona

Pour Mgr Stanislas Kaburungu, c’est avant tout le bâtisseur d’écoles qui mérite d’être célébré : « C’est lui qui a donné une grande impulsion aux écoles primaires grâce à la création de la Congrégation des Bene-Yozefu. » Et l’héritage est visible partout dans le pays : le Lycée de Gitega — l’ENG —, fondé en 1940 et deuxième établissement secondaire du Burundi après le Petit Séminaire de Mugera ; le Lycée de Gatara à Kayanza ; le Lycée de Rusengo à Ruyigi ; l’ETM Giheta — et bien d’autres encore sous l’encadrement de ces frères.

Ce qui frappe dans cette œuvre éducative, c’est le choix de son saint patron : non pas Joseph l’ouvrier charpentier, mais Saint Joseph Éducateur de l’Enfant. « Notre premier apostolat, c’est l’enseignement », rappelle un des frères de la congrégation. À cela s’ajoutent des centres d’enseignement des métiers, des hôpitaux et des centres de santé, qui témoignent d’une vision du développement à la fois spirituelle et profondément humaine.

IN CARITATE NON FICTA

Le Père Alexis Ihorihoze, l’un des supérieurs de la Congrégation des Bene-Yozefu, résume l’âme de tout cela en sa devise latine : In Caritate non ficta« Tout dans une charité sans feinte. » Et de rappeller sa phrase fétiche : « Il faut être bon, et pour être bon il faut être très bon, et pour être très bon, il faut savoir être trop bon — même au risque de passer pour un homme un peu naïf. »

Pour quelqu’un qui a fait le Petit Séminaire et qui a — je le dis sans fausse modestie — beaucoup lu sur l’histoire de l’Église catholique du Burundi, c’est une sensation étrange et un peu troublante que de réaliser que je viens seulement de découvrir la véritable stature de l’évêque Antoine Grauls. On connaît volontiers les noms de Julien Gorju, de Ntuyahaga, de Ruhuna, parmi les grands prélats qui nous ont quittés — mais Grauls, non. Je suis heureux de l’avoir rencontré, enfin.

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