
Vingt États membres de l’Union africaine ont brisé une procédure d’approbation en urgence lancée par le Burundi, président en exercice de l’UA, pour adouber l’ancien président sénégalais Macky Sall comme candidat africain au poste de Secrétaire général des Nations Unies. Les débats sont houleux à l’heure actuelle. Une entrée en matière tumultueuse dont Gitega se serait sans doute bien passée.
Tout commence le 25 février 2026, quand Macky Sall, ancien président du Sénégal, est reçu à Bujumbura. Il vient solliciter le soutien d’Évariste Ndayishimiye, président du Burundi et, depuis dix jours à peine, président en exercice de l’Union africaine pour 2026, en vue de sa candidature au poste de Secrétaire général des Nations Unies.
Le 2 mars 2026, le représentant permanent du Burundi auprès des Nations Unies adresse une lettre formelle à la présidente de l’Assemblée générale : son gouvernement, en sa qualité de président en exercice de l’Union africaine, nomme Macky Sall, candidat pour succéder à Antonio Guterres à la tête de l’organisation mondiale.
La surprise est totale sur le continent. « Aucun des cinquante-cinq chefs d’État et de gouvernement membres de l’UA n’a été consulté avant ce dépôt, » commente Sophie Mokoena, ancienne rédactrice internationale de la SABC. Dakar lui-même déclarera, ce 27 mars 2026, n’avoir à aucun stade endossé cette candidature, ni été associé à l’initiative telle qu’entreprise par le gouvernement burundais.
« Cette candidature est venue comme une surprise pour tous les chefs d’État africains, aucun d’eux n’ayant été consulté »
— Olivier Nduhungirehe, ministre des Affaires étrangères du Rwanda
La procédure du silence, instrument ou détour ?
Le 26 mars, le Bureau de la Conférence de l’UA — composé de trois membres seulement, dont le président en exercice lui-même — approuve un projet de décision et déclenche une « procédure du silence » de vingt-quatre heures à destination des cinquante-cinq États membres.
Selon Willy Nyamitwe, représentant du Burundi auprès de l’UA, ce mécanisme est parfaitement légal : si aucun État ne s’oppose avant l’expiration du délai, la décision est considérée comme adoptée. Dans les faits, il sert habituellement pour des questions techniques ou non controversées. Néanmoins, son usage pour valider rétroactivement une candidature au poste le plus influent du système des Nations Unies, avec un délai d’une seule journée, n’est pas allé sans poser de questions.
Vingt états brisent le silence
Le 27 mars, à la clôture du délai fixé, la Commission de l’UA publie un communiqué officiel : vingt États membres ont brisé le silence. La décision n’est pas adoptée. Parmi ces vingt pays, quatorze ont formulé une objection formelle et six ont demandé une prorogation de délai, sans toutefois s’opposer sur le fond.
Les trente-cinq États restants ont gardé le silence — ce qui, techniquement, signifie qu’ils n’ont pas objecté. Le camp Macky Sall s’empressera de le souligner.
« La candidature du Président Sall, déposée et enregistrée régulièrement le 02 mars 2026, reste maintenue. »
— Pôle communication de Macky Sall, 27 mars 2026
Après la publication du communiqué, l’Égypte retirera sa demande d’extension et le Libéria son objection, ramenant le total à treize opposants fermes et cinq demandes de délai. La candidature reste juridiquement en vie à New York.
La guerre des communiqués
La journée du 27 mars se transforme en bataille diplomatique publique, inhabituelle à cette échelle. Le ministre rwandais des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, publie une déclaration virulente, dénonçant une violation de toutes les règles et procédures de l’UA, et pointant la responsabilité personnelle du président Ndayishimiye, qui n’occupe la présidence de l’UA que depuis moins de deux mois.
La réponse de Bujumbura vient par la voix de Willy Nyamitwe, représentant du Burundi auprès de l’UA. Ce dernier conteste point par point : la procédure du silence est conforme aux règles, le délai de vingt-quatre heures relève du Comité des représentants permanents et non du président lui-même, et les États membres ont pleinement exercé leur souveraineté en s’exprimant. Il reproche enfin au Rwanda un manque de décorum diplomatique.
« Il est important de souligner que des questions d’une telle portée institutionnelle appellent responsabilité, retenue et respect du décorum diplomatique. Les prises de position publiques, surtout lorsqu’elles adoptent un ton désinvolte ou inflammatoire, ne favorisent pas un dialogue constructif et peuvent donner la regrettable impression d’un manque de rigueur et d’expérience dans la gestion de dossiers continentaux sensibles. »
— Pôle communication de Macky Sall, 27 mars 2026
Le Sénégal, de son côté, adopte une position aussi laconique que significative. Sa mission permanente à Addis-Abéba précise n’avoir à aucun stade endossé la démarche du Burundi. Une prise de distance qui en dit long sur les conditions dans lesquelles cette initiative a été menée.
Ce que révèle vraiment cette crise
Au-delà de la querelle procédurière, l’affaire soulève une question fondamentale sur la gouvernance continentale : qui a le droit de parler au nom de l’Afrique, selon quelle procédure, et avec quel mandat ? Le président en exercice de l’UA dispose de prérogatives réelles, mais elles ne s’étendent pas, selon ses détracteurs, à engager seul les cinquante-cinq États membres sur une candidature à l’un des postes les plus influents du monde.
Sophie Mokoena soulève une dimension supplémentaire : le profil même du candidat. Macky Sall a quitté le pouvoir après une alternance contestée, dans un contexte où des opposants avaient été emprisonnés. Pour certains, ces éléments renforcent les réticences à accorder à son nom le label officiel du continent.
D’autres rappellent qu’une règle tacite au sein du système onusien voudrait que ce soit au tour de l’Amérique latine de fournir le prochain Secrétaire général. Dans ce contexte, imposer un candidat africain sans concertation pourrait créer des précédents défavorables aux intérêts du continent dans d’autres arbitrages au sein de l’ONU ou dans ses cercles d’influence.
Macky Sall, lui, ne s’avoue pas battu. Son équipe affirme mordicus que sa candidature, déposée et enregistrée le 2 mars auprès de l’ONU, reste juridiquement valide.
Reste que l’épisode laisse des traces. À peine installé à la tête de l’Union africaine, le Burundi se retrouve au cœur d’une controverse qui expose au grand jour les fragilités du consensus continental. Une entrée en matière dont Gitega se serait sans doute bien passé.
Par Guillaume Muhoza, journaliste burundais
Bujumbura, 27 mars 2026