Au Burundi, les décisions des autorités se succèdent, mais leur mise en œuvre reste souvent problématique. Mesures prises sans concertation suffisante, manque de suivi, faible autonomie des communes : le décalage entre les annonces officielles et les réalités du terrain interroge l’efficacité de l’action publique. À quoi servent les décisions si les moyens et les mécanismes nécessaires à leur application ne suivent pas ?
Campagne « Zéro déchet » : une mesure sans poubelles ni toilettes publiques
Le 7 juillet 2026, le Conseil des ministres a décidé de consacrer un jour par semaine au contrôle de la propreté, dans le prolongement de la campagne « Zéro déchet » lancée le 30 juin sur les lieux de travail et en milieu urbain. L’objectif affiché est de préserver l’environnement et la santé publique. Reste une question : comment garantir le respect de cette mesure sur le terrain ?
Le cadre légal existe. L’article 218 de la loi n° 1/11 du 30 mai 2018 portant Code d’hygiène et d’assainissement prévoit une amende de 5 000 francs burundais (BIF) pour toute personne qui urine ou défèque en dehors des installations prévues à cet effet, jette des papiers, des emballages plastiques ou d’autres déchets, ou crache dans les lieux publics et les transports en commun. Encore faut-il que les citoyens connaissent ces règles et que les conditions nécessaires à leur respect soient réunies.
Dans le quartier Kinama, des habitants pointent ce décalage : « L’État nous demande de ne pas jeter les déchets dans la rue, mais les poubelles installées dans la ville se trouvent surtout au centre. Dans les quartiers, elles sont rares. De même, nous comprenons qu’il est interdit d’uriner sur la voie publique, mais l’État n’a pas aménagé suffisamment de toilettes publiques. Dans ces conditions, il devient difficile de faire respecter la mesure. »
N. Egide, conducteur de taxi-moto, décrit son quotidien : « Nous transportons des clients qui achètent parfois quelque chose à boire. Lorsqu’ils ont terminé, ils jettent les emballages dans la rue ou dans les caniveaux. Même le carburant, quand on l’achète au marché noir, on jette ensuite les bidons en plastique dans la rue, faute de poubelles le long des routes. »
N.T., agent de sécurité dans une station-service, observe des comportements difficiles à corriger, surtout la nuit. « Il arrive que des automobilistes descendent de leur véhicule pour uriner au bord de la route, surtout dans les endroits peu éclairés. Il est difficile de les réprimander lorsqu’on ne peut pas leur indiquer des toilettes publiques », témoigne-t-il. Selon lui, la construction de sanitaires publics accessibles permettrait de limiter ces pratiques et de réduire l’insalubrité.
Des décisions prises « sans évaluation suffisante », selon l’OLUCOME
Pour Gabriel Rufyiri, président de l’Observatoire de lutte contre la corruption et les malversations économiques (OLUCOME), ces difficultés révèlent un problème plus général dans la gestion de l’État. « Certaines décisions sont prises verbalement, tandis que d’autres sont adoptées sans une évaluation suffisante de leur pertinence ni de leurs conséquences », estime-t-il.
Il cite l’interdiction faite aux motos de circuler jusqu’au centre-ville de Bujumbura. À ses yeux, cette mesure ignore le contexte national, marqué par les difficultés de déplacement et les pénuries de carburant. « Dans un contexte aussi particulier que celui du Burundi, cette mesure est insensée. Le fait qu’elle ait été prise par une autorité qui, selon moi, n’est pas habilitée à le faire révèle une véritable cacophonie dans la gestion du pays », affirme-t-il. Cette décision a été prise par le ministère de l’Intérieur ; pour Gabriel Rufyiri, elle relevait du ministère des Transports.
Au-delà de la question des compétences institutionnelles, il met en cause la préparation des décisions publiques. Une mesure insuffisamment étudiée ou adoptée sans concertation risque de se heurter aux réalités quotidiennes, de susciter l’incompréhension et de compromettre sa propre application.
Décisions communales : un décalage avec les réalités locales
Le problème se pose aussi à l’échelle communale. Papien Ruhotora, président du conseil communal de Nyabihanga de 2010 à 2015 et expert en bonne gouvernance, estime que les décisions locales ne prennent pas toujours en compte les préoccupations des habitants.
Il rappelle que l’administrateur communal détient l’exécutif, tandis que le conseil communal doit examiner les problèmes de la commune et rechercher des solutions adaptées. Dans la pratique, les décisions tendraient pourtant à se concentrer au sein de l’administration, au détriment de la concertation. « De nombreuses décisions sont prises sans tenir suffisamment compte des réalités et des préoccupations locales. Pourtant, chaque commune, chaque zone a ses propres problèmes », souligne-t-il.
L’interdiction de faire ses besoins en plein air illustre, selon lui, cette inadéquation entre les exigences imposées aux citoyens et les moyens mis à leur disposition. Sans toilettes publiques accessibles, l’autorité impose une obligation sans réunir les conditions permettant de la respecter.
Papien Ruhotora déplore aussi le manque de communication. Les décisions, estime-t-il, devraient être consignées par écrit et affichées dans des lieux accessibles, afin que les citoyens en prennent connaissance et en comprennent les motivations.
Décentralisation au Burundi : des communes sans moyens
Pour cet expert, les difficultés d’application tiennent également aux limites de la décentralisation. Appelées à jouer un rôle central dans le développement local, les communes manquent d’autonomie décisionnelle et financière.
Il critique l’influence de l’administration centrale sur les structures communales : les responsables nommés ou affectés par les ministères seraient davantage guidés par les orientations nationales que par les besoins des populations locales.
L’insuffisance des ressources constitue un autre obstacle. Fort de son expérience d’ancien élu communal, il rappelle que le budget de certaines communes pouvait se limiter à 50 ou 100 millions de francs burundais. « Que peut-on réaliser dans toute une commune avec une telle somme ? C’est très peu. La commune se retrouve incapable de financer les projets et, même lorsque les projets existent, ils ne sont pas toujours concrétisés », déplore-t-il.
Il plaide pour une décentralisation effective, qui donnerait aux communes les moyens de définir leurs priorités, de mobiliser des financements et de réaliser leurs projets, l’État central restant garant du respect des lois et des règlements.
Le suivi, maillon faible de l’action publique
Les analyses de Gabriel Rufyiri et de Papien Ruhotora convergent sur un point : l’efficacité d’une décision ne se mesure pas à son adoption, mais aux résultats qu’elle produit. Pertinence, concertation préalable, ressources disponibles et suivi de l’application en sont les conditions. 
Multiplier les annonces ne suffit pas. Les autorités doivent expliquer les mesures, prévoir les moyens nécessaires, veiller à leur mise en œuvre et rendre compte des résultats. Tant que les mécanismes de suivi resteront faibles et que les communes n’auront pas d’autonomie réelle, le fossé entre les engagements des autorités et les réalités du terrain risque de perdurer.

