Le Burundi a élu Melchior Ndadaye le 1er juin 1993. Cent quarante-deux jours plus tard, il était mort. Entre ces deux dates tient une partie de l’histoire politique du pays : l’espoir d’une alternance démocratique, puis la violence opposée à cette expérience. Trente-trois ans après, que reste-t-il de la promesse ?
Il faut revenir aux mots. En politique, les discours sont parfois des ornements ; parfois, ils révèlent une ambition. Ceux de Melchior Ndadaye appartiennent à cette seconde catégorie, à condition de ne pas les lire comme des paroles sacrées. Un homme politique se juge aussi à ses actes, aux circonstances dans lesquelles il gouverne et aux résultats qu’il obtient. Or, dans le cas de Ndadaye, la mort a interrompu l’expérience avant que l’histoire puisse en établir le bilan.
Le 1er juin 1993, le candidat du Sahwanya FRODEBU remporte l’élection présidentielle. La victoire est considérable : pour la première fois, le pays choisit son chef de l’État dans une compétition pluraliste, et un président sortant, le major Pierre Buyoya, admet sa défaite, ce qui n’était pas si courant sur le continent à l’époque. Une nouvelle séquence s’ouvre dans un pays où le pouvoir a longtemps appartenu à une élite militaire. Mais un scrutin, aussi propre soit-il, ne suffit pas à effacer les peurs, les méfiances et les rapports de force qui structurent une société.
Ndadaye le comprend, et il a l’intelligence de le dire. « Ce n’est pas le parti Sahwanya FRODEBU qui a gagné, c’est tous les Burundais qui ont gagné, car il n’y a ni vainqueur ni vaincu, c’est la démocratie qui a gagné », déclare-t-il.
La formule est belle. Elle est surtout politiquement exigeante. Car proclamer qu’il n’y a ni vainqueur ni vaincu, au lendemain d’une victoire, la première remportée dans les urnes, face à un pouvoir solidement enraciné dans une armée dominée par une minorité, c’est rappeler au vainqueur qu’il ne possède pas le pays et qu’il lui faut rassurer. La majorité a reçu un mandat ; elle n’a pas acquis un droit de propriété sur l’État. Quant aux perdants, ils ne cessent pas d’être des citoyens. Il y avait là une sagesse, et peut-être une prudence de survie. Le 21 octobre 1993, l’assassinat de Ndadaye allait montrer, de la façon la plus tragique, combien cette fragile égalité entre vainqueurs et vaincus dépendait de ceux qui détenaient les armes, et combien elle leur était insupportable.
La confiance ne se proclame pas
Dans son discours de victoire, Ndadaye s’adresse également aux forces de sécurité. Il demande aux citoyens de leur faire confiance, et aux militaires, aux gendarmes et aux policiers de faire confiance aux citoyens et de les protéger. Il dit : « Je demande aux citoyens de faire confiance aux militaires, aux gendarmes et aux policiers. Et à ceux-ci je demande de faire confiance aux citoyens, de les protéger. »
Le propos mérite attention. Il ne s’agit pas simplement d’un appel au calme. Le président élu tente, tant bien que mal, de définir une nouvelle relation entre l’État et la population : les forces de sécurité doivent protéger les citoyens, et ceux-ci doivent pouvoir compter sur elles. La confiance est réciproque, ou elle n’est qu’un mot.
Mais un discours, même bien intentionné, ne transforme pas à lui seul une institution. Les habitudes, les intérêts et les rapports de pouvoir ne disparaissent pas au lendemain d’une élection. C’est là que se mesure la difficulté de la transition : proclamer une ère nouvelle est à la portée de n’importe quel orateur, obtenir qu’on en accepte les règles est une tout autre affaire, qui se compte en années, parfois en générations. Ndadaye, lui, n’a eu que quelques semaines.
Le Burundi nouveau : un programme, pas une incantation
Le 10 juillet 1993, lors de son investiture, Ndadaye évoque la construction d’un « Burundi Nouveau ». Il le dit solennellement : « Construire un Burundi Nouveau, caractérisé par la paix pour tous, la culture du respect des droits de l’homme et l’éthique de l’unité véritable. » La paix pour tous, le respect des droits humains, l’unité véritable : trois mots d’ordre, et autant de défis pour un pays qui n’en avait guère connu la pratique.
Le mot « nouveau » a souvent servi, en Afrique comme ailleurs, à annoncer des ruptures dont les effets se sont révélés moins spectaculaires que les discours. On ne change pas la nature d’une politique en la rebaptisant. Il faut modifier les pratiques, réformer les institutions et accepter que les résultats soient examinés.
Ndadaye, du moins, ne s’en tenait pas à la formule. Il avait présenté 46 mesures dans son document « Nos propositions pour construire un Burundi nouveau ». Le détail importe : derrière l’ambition politique, il y avait un programme, c’est-à-dire quelque chose qu’on peut vérifier, contester, corriger. Encore aurait-il fallu du temps pour le mettre en œuvre, en mesurer les effets et en corriger les limites. Il n’aura gouverné qu’une centaine de jours.
L’histoire ne négocie pas avec les intentions
Le 4 octobre 1993, à la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies, Ndadaye ne cache pas les difficultés : « Des erreurs ont été naturellement commises et il reste d’autres problèmes sérieux… Néanmoins, nous ne voulons pas les laisser nous bloquer et nous paralyser. Les contretemps et les problèmes sont là pour être surmontés. » Il assume jusqu’aux erreurs de ceux qui l’ont précédé, et c’est une forme de grandeur : on ne bâtit pas un pays en instruisant sans fin le procès du passé. Il y a des responsabilités à établir, certes, mais il faut avancer.
Dix-sept jours plus tard, Ndadaye est assassiné. La suite est connue, même si ses conséquences continuent de peser sur la société burundaise : massacres, guerre civile, rébellions, traumatismes transmis d’une génération à l’autre. Le pays a payé un prix immense la destruction de son expérience démocratique.
Face à ceux qui venaient pour le tuer, déjà capturé et acculé, il aurait encore tenté de raisonner : « Faites attention à ce que vous vous apprêtez à faire, c’est très très dangereux. » Puis : « Dites-moi ce que vous voulez, on peut négocier, mais surtout pas d’effusion de sang, pensez à votre pays, pensez à vos familles. » Un homme qui négocie encore, les mains vides, devant ceux qui ont décidé d’en finir : tout est là. Il savait. Il n’était pas naïf, et il l’avait dit lui-même, un jour qu’on lui demandait s’il ne craignait pas l’armée : « Nous n’avons pas besoin de soldats pour la démocratie. La garantie, c’est vous, le peuple. Ils peuvent tuer Ndadaye, mais ils ne peuvent pas tuer tous les 5 millions de Ndadayes. »
La phrase a des allures de défi, et de testament. Il faut donc réaliser qu’elle dit les deux choses à la fois : la conscience du danger et le refus d’en faire une raison de reculer. Reste à savoir ce que les Burundais en ont fait. Car le peuple, désigné par Ndadaye comme l’ultime garantie de la démocratie, n’a pas toujours été en mesure de l’être, pris en tenaille entre les armes des uns et les peurs des autres.
Ndadaye n’a pas eu le temps de construire le Burundi qu’il annonçait. Trente-trois ans après sa mort, personne ne peut sérieusement prétendre savoir ce qu’il serait devenu sous sa présidence. En revanche, chacun peut examiner la distance entre les principes qu’il proclamait et les pratiques du présent.
C’est à cette condition que la commémoration échappe au rituel. Un pays ne rend pas justice à ses morts en répétant leurs paroles. Il le fait lorsqu’il prend au sérieux les questions qu’ils ont laissées.
La promesse de Ndadaye était celle d’un Burundi où la démocratie ne serait pas la victoire d’un camp sur un autre, mais une règle commune. Trente-trois ans après, ce projet reste moins une réponse qu’une mesure : celle à laquelle le pays peut confronter ses actes.
Elyse Bénie Tuyisabe

