
Les agriculteurs burundais peinent depuis des années à accéder aux fertilisants organo-minéraux produits par la société FOMI à travers le pays. Livrés à eux-mêmes, ils n’ont qu’un seul choix. Ils paient. Ils attendent. Et souvent, ils ne sont pas servis à temps, et suffisamment. Dans ce circuit incertain, une question se pose : quel rôle joue réellement l’agriculteur dans la distribution d’un produit pourtant essentiel à son activité ?
Dans la plaine de Rukoko, comme dans d’autres régions du pays, l’accès aux fertilisants FOMI reste un parcours incertain pour de nombreux agriculteurs. Pourtant, ce sont eux les premiers concernés. «Nous payons à l’avance, puis nous attendons. Et quand la distribution arrive, il n’y a aucune garantie d’obtenir toute la quantité demandée», confie G.B., agriculteur de la plaine de Rukoko à Gihanga.
Un circuit qui s’arrête à mi-chemin
Sur le papier, le circuit est bien rodé. Selon Hélmenégilde Manyange, directeur général adjoint de FOMI, l’entreprise assure le transport des fertilisants jusqu’aux chefs-lieux provinciaux, puis vers les chefs-lieux des zones.
Mais après ? « FOMI ne maîtrise pas ce qui suit dans la distribution après la remise des produits contre des reçus », explique-t-il. Autrement dit : une fois l’engrais arrivé au niveau zonal, tout échappe à l’entreprise. La suite est confiée à des comités de distributeurs désignés par le ministère de l’Agriculture.
L’agriculteur, simple spectateur

Du côté des agriculteurs, la réalité est simple : attendre… et espérer. « Nous suivons les annonces du ministère pour payer, puis nous restons attentifs au jour de distribution. Il faut parfois arriver très tôt pour espérer être servi », raconte G.B.
Mais leur implication semble s’arrêter là. « À part certains chefs collinaires, nous ne sommes pas vraiment impliqués dans la distribution. Nous ne savons même pas quel rôle nous pourrions jouer », ajoute-t-il. Un constat partagé ailleurs : l’agriculteur, pourtant destinataire final, reste un acteur passif dans toute la chaîne.
L’enregistrement des agriculteurs dont les fruits se font attendre
Face aux multiples défis du secteur, une campagne d’enregistrement des agriculteurs a été lancée début 2026. Conduite par les ministères de l’Agriculture et des Finances, elle visait à recenser ceux ayant payé sans être livrés depuis 2022. Entre autres objectifs affichés : renforcer les prévisions mais aussi rapprocher la gestion du produit à ses bénéficiaires.
Sur le terrain, le message était clair. « Soyez vigilants et intègres. N’ayez pas peur de dénoncer toute tentative de fraude », exhortait le ministre Alain Ndikumana lors d’une visite en marge de la campagne à Kabezi. L’idée semblait prometteuse : mieux identifier les bénéficiaires, impliquer les communautés, et décentraliser la distribution jusqu’au niveau des collines.
Mais quatre mois plus tard, les résultats de la campagne se font attendre. Selon des sources concordantes, le rapport du recensement serait déjà disponible. Pourtant, il n’a toujours pas été rendu public. Et sur le terrain, rien ne semble avoir changé. « Les engrais arrivent toujours en retard, en quantité insuffisante, et la distribution se fait encore au niveau des zones », déplorent les agriculteurs.
Entre pénurie et spéculations
La rareté des fertilisants au Burundi n’est pas nouvelle. Elle est souvent attribuée au manque de devises pour importer les matières premières. Mais cette explication ne suffit pas pour tout justifier. Le ministre Alain Ndikumana lui-même a évoqué plusieurs fois des cas de spéculation. « Il n’est pas normal que des engrais manquent au Burundi alors qu’on les retrouve dans des pays voisins », avait-il déclaré début avril 2026 au Sénat.
Pour beaucoup, le problème ne se limite donc pas à la production. Il concerne aussi la gestion et la distribution. À Cibitoke, sur la colline Kagazi, les agriculteurs pointent du doigt des pratiques opaques. « Au niveau des zones, certains sont servis en priorité selon des critères peu clairs, pendant que d’autres attendent sans succès », dénonce un habitant.
Face à ces dérives, une solution revient. Rapprocher la distribution auprès des collines pourrait changer beaucoup de choses selon Emmanuel Hakizimana, chef de la colline Kagazi. «Ici, tout le monde se connaît. Une distribution au niveau de la colline serait plus transparente», explique-t-il.
D’ailleurs, les agriculteurs de cette localité disposent déjà de de hangars de stockage modernes pour faciliter le stockage d’intrants, précise Hakizimana. Au-delà de la transparence, c’est aussi une question d’accessibilité. « Pour de nombreux paysans, se déplacer jusqu’aux centres zonaux représente un coût et un risque supplémentaire. », ajoute-t-il.
Ouvrir le marché
La question de pénurie de fertilisants relève d’un problème structurel. Pour pouvoir la contourner, il faut bien aller au-delà des simples circuits de distribution. Gabriel Banzawitonde, agriculteur et acteur politique, plaide pour une libéralisation du secteur. « FOMI n’a pas réussi à satisfaire le marché, ça fait des années. Il faut ouvrir la porte à d’autres opérateurs pour permettre aux demandeurs d’acheter directement auprès des vendeurs, n’importe quand et n’importe les quantités », estime-t-il. Une position qui, sans doute, relance le débat sur le rôle de l’État dans la gestion des intrants agricoles.
Le sujet inquiète à tous les niveaux. Début avril, la première Vice-Présidente du Sénat, Générose Ngendanganya, a qualifié le secteur de « malade ». Elle s’interroge notamment sur un système où les agriculteurs paient plusieurs fois sans être servis. « Il faut revoir les mécanismes, notamment à travers de meilleures prévisions », a-t-elle recommandé.