

Certaines personnes se dissimulent derrière l’anonymat qu’offrent les réseaux sociaux pour proférer des insultes, tenir des propos provocateurs ou incendiaires, franchir les limites du respect dû à autrui, ou s’en prendre directement à des individus et à des groupes entiers.
Ces dérives prennent des formes multiples : attaques personnelles, stigmatisation communautaire, insinuations malveillantes, voire appels voilés à la violence. Elles se manifestent particulièrement dans les espaces de commentaires des pages de médias, devenus, trop souvent, des lieux d’exacerbation des tensions plutôt que d’échanges constructifs.
Une enquête réalisée en 2024 par l’abbé Dieudonné Niyibizi, docteur en communication, dresse un constat préoccupant sur la circulation des discours de haine dans l’espace médiatique burundais. Les résultats montrent que 33,7 % de ces discours proviennent des réseaux sociaux, confirmant leur rôle central dans la production et la diffusion de contenus polarisants.
Les communautés 21,7 % des sources identifiées, tandis que les radios et télévisions en ligne comptent pour 20,1 %. Les radios FM traditionnelles sont à l’origine de 13,7 % des messages recensés, les journaux écrits 8,3 %, les rencontres des partis politiques 1,4 % et les confessions religieuses 1,1 %.
Cette cartographie met en évidence un déplacement du centre de gravité : la parole haineuse ne provient plus principalement des tribunes politiques ou institutionnelles, mais des espaces numériques et communautaires. Autrement dit, la haine s’est horizontalisée. Elle circule davantage entre citoyens qu’elle ne descend d’autorités formelles.
L’étude révèle en effet que 37 % des auteurs de messages de haine dans les médias sont des citoyens ordinaires. Plus frappant encore : 56 % de ces contenus prennent la forme de commentaires. Or, ce sont précisément ces commentaires qui enregistrent le plus d’interactions, ils sont les plus “likés” et les plus partagés.
Ce phénomène soulève plusieurs enjeux. D’une part, l’architecture même des plateformes numériques favorise les contenus émotionnels et polarisants, qui suscitent davantage de réactions. D’autre part, la dynamique des commentaires crée un effet d’amplification : un message initial peut paraître marginal, mais les réactions qu’il génère lui confèrent visibilité et légitimité apparente.
Ferdinand Harushimana, Docteur sociologue, explique que les discours de haine naissent souvent de frustrations personnelles. « Certaines personnes cherchent à se décharger de ce qu’elles ont vécu ou de ce qui est arrivé à leurs proches. D’autres se mettent à la place de victimes d’injustices sans avoir elles-mêmes souffert, ce qui peut renforcer des réactions émotionnelles excessives »
Selon lui, les réseaux sociaux ont offert un espace d’expression à tous, mais l’anonymat et la recherche de vues ou d’argent favorisent parfois les propos haineux. Les conséquences sont visibles : ces contenus restent en ligne, se répètent et entretiennent un climat de tension dans la société
Les réseaux sociaux comme noyau de médiation
À Yaga, le mot-clé est clair : modération. Ce média burundais a fait le choix d’une vigilance active. Hervé Iradukunda, chef du service Community management, explique avoir tiré une conviction de son expérience quotidienne des plateformes numériques : « Bien que certains se servent des réseaux sociaux comme outil pour diffuser des discours de haine, il est tout à fait possible d’utiliser ces mêmes plateformes pour lutter contre ces discours. Alors les médias deviennent des outils majeurs dans la lutte contre les discours de haine à travers l’information au lieu de la désinformation. Ce qui s’y passe influence directement la société. »
Pour lui, les réseaux sociaux ne sont ni intrinsèquement nocifs ni automatiquement vertueux. Ils sont des amplificateurs. Tout dépend de l’usage qui en est fait. Produire des contenus responsables, contextualisés et pédagogiques constitue déjà une forme de prévention. À Yaga, cela passe par des publications qui appellent les abonnés à la retenue, à l’esprit critique et à la responsabilité individuelle. L’objectif est de rappeler que l’émotion, si elle n’est pas maîtrisée, peut basculer en violence verbale.
Le média s’efforce également de mettre en lumière les conséquences concrètes des discours de haine : fracture sociale, stigmatisation de groupes, tensions communautaires, voire violences physiques. En exposant ces impacts, il s’agit de déconstruire l’idée selon laquelle un commentaire agressif serait anodin. Dans l’écosystème numérique, chaque mot peut devenir viral et produire des effets bien au-delà de son auteur.
Un arsenal juridique renforcé et une régulation à plusieurs niveaux
Au Burundi, la lutte contre les discours de haine sur internet ne relève plus seulement de l’éthique ou de la responsabilité morale : elle est désormais encadrée par la loi. La Loi n°1/10 du 16 mars 2022 portant prévention et répression de la cybercriminalité marque un tournant dans la régulation de l’espace numérique.
Son article 49 est explicite : la diffusion de messages de haine sur les réseaux sociaux ou par tout autre moyen informatique constitue une infraction pénale. Elle est passible d’une servitude pénale pouvant aller jusqu’à dix ans. La peine peut être alourdie lorsque le message incite à la haine ou à la violence, introduisant ainsi une gradation en fonction de la gravité des faits.
La mise en œuvre de ce cadre légal repose toutefois sur une architecture institutionnelle distincte. Aimable Misago, chargé de la communication à l’Agence de Régulation et de Contrôle des Télécommunications (ARCT), précise la répartition des compétences.
« En ce qui concerne les informations diffusées de manière nuisible, qui portent atteinte à l’image du pays ou à celle des personnes, elles sont suivies par le Conseil National de la Communication (CNC) car c’est l’institution qui délivre l’autorisation d’exercer aux médias et qui contrôle également les informations diffusées », explique-t-il.
Le Conseil National de la Communication (CNC) agit ainsi comme autorité de régulation du contenu. Il délivre les agréments aux médias et veille au respect des règles déontologiques et légales. En cas de manquement grave, diffusion répétée de contenus haineux ou incitatifs à la violence, il peut aller jusqu’au retrait de l’autorisation d’exercer.
À l’inverse, l’ARCT n’a ni vocation ni pouvoir de sanctionner le contenu éditorial. Son mandat est essentiellement technique : gestion des équipements, attribution et contrôle des fréquences, supervision des infrastructures de télécommunication.
Concrètement, si le CNC décide de retirer l’autorisation d’un média, il peut alors demander à l’ARCT de suspendre ou de retirer les fréquences nécessaires à son fonctionnement.
Au-delà des sanctions, l’ARCT revendique également un rôle de prévention. Dans un environnement numérique marqué par la prolifération de fausses informations, d’arnaques et de cybercriminalité, l’institution mène des campagnes de sensibilisation invitant les citoyens à la prudence.
Ainsi, entre cadre pénal dissuasif, contrôle institutionnel et pédagogie numérique, le Burundi tente de structurer une réponse globale à un phénomène dont les conséquences dépassent largement l’écran.
Nadine Ndayishemeze


