
Les mariages interethniques peuvent-ils contribuer à freiner les messages de haine ?
Sur la colline Bugazi, de la commune Mugere, sur les hauteurs qui dominent la ville de Bujumbura, nous rencontrons Fabiola Kwizera. « Les couples mixtes sont de plus en plus acceptés. » Elle-même est une jeune mère tutsie, mariée à un homme hutu, confie-t-elle avant de préciser : « Toutefois l’acceptation de tels couples reste fragile. Les préjugés persistent, parfois sous forme de murmures, parfois meme sous forme d’attaques directes. »
Selon elle, le ton change avec l’origine géographique. « Quand l’épouse ne vient pas de la localité, les critiques sont plus agressives », explique-t-elle. Et certaines rumeurs relèvent de la superstition. D’après notre source, il se dit encore dans la localité qu’un homme hutu qui abandonnerait une épouse tutsie pourrait sombrer dans la folie, s’il n’est pas foudroyé. Des croyances qui alimentent la peur et entretiennent la méfiance.
Plus sensible encore est le cas d’un homme hutu épousant une femme twa. « Quant à celui-ci, il est rejeté et perçu comme maudit. L’épouse, en revanche, peut être considérée comme ayant “amélioré sa condition”. », continue notre source. Une lecture sociale qui révèle des « hiérarchies » encore bien ancrées.
Pourquoi tant de réticences envers les mariages interethniques ?
Générose Minani, 67 ans, elle aussi résidant sur la colline Bugazi, ne cache pas son opposition aux unions mixtes. « J’ai connu les massacres », dit-elle, la voix ferme. « Il m’est difficile d’imaginer mon fils épouser une femme issue du groupe que j’ai vu nous attaquer, car il n’est pas évident de se libérer d’un traumatisme. Si la violence reprenait, par exemple, quel camp prendrait-elle ? »
Le youtubeur et influenceur burundais Idriss Maniragaba, connu sous le nom de Simbizi wa Semavumba, en a fait lui aussi l’expérience. Marié à une femme tutsie, il estime que certains parents freinent encore ces unions à cause de traumatismes non dépassés : « Le passé qui ne passe pas »
A entendre son témoignage livré sur Umukubito, sa relation avec Mugisha Inès, son épouse, n’a pas échappé aux commentaires haineux. Beaucoup actif sur les réseaux sociaux, Simbizi ne pouvait pas manquer l’occasion de publier les beaux moments avec son amante pendant les fiançailles.
Pourtant, incertaine des commentaires qu’allaient provoquer ces publications, Mugisha imposait que ces photos circulent avec le visage flouté. Voilà alors que des rumeurs ont été déclenchées disant qu’elle cachait un handicap. Le couple choisira finalement de s’afficher sans filtre car « à un moment, il faut assumer », confie-t-il […].
Pour l’anthropologue Alexandre Nshemezimana, ces réactions ne surprennent pas. « Un passé douloureux laisse des cicatrices. Si vous grandissez dans un environnement où l’on vous répète que tel groupe est dangereux, ces idées s’enracinent. L’homme est le produit de son environnement. », analyse-t-il.
Toutefois, il note une évolution. La société burundaise, dit-il, est en train de guérir, même si le processus reste lent.
Des modèles pour déconstruire les stéréotypes
Selon l’anthropologue, lorsque la différence est perçue comme une menace, la cohésion sociale se fragilise, la confiance disparaît et le développement collectif en souffre. Les mariages interethniques peuvent alors jouer un rôle symbolique fort.
« Pour transformer une société, il faut des modèles. Des couples d’ethnies mixtes capables de témoigner que la cohabitation est possible, durable et harmonieuse. Des exemples concrets qui contredisent les discours alarmistes. », souligne-t-il.
Mais ces unions, à elles seules, ne suffisent pas. La lutte contre les messages de haine passe d’abord par un changement de mentalité. Pour l’anthropologue, il s’agit de dissocier l’individu de son appartenance ethnique et de juger une personne sur ses actes et non sur son identité.
Ensuite il reviendra aux parents d’honorer leur responsabilité majeure. Le mariage unissant les familles d’abord avant d’unir les individus, le soutien des parents demeure incontournable, selon Nshemezimana.
Enfin, formule l’expert, il restera à l’État de veiller à l’application des lois réprimant les propos incitant à la haine car, en effet, la liberté d’expression ne saurait justifier l’incitation à la division.